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 Le Festin de Pétrone

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Sud273
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MessageSujet: Le Festin de Pétrone   Sam 16 Juil - 16:17

J'ai écrit cette pièce il y a 33 ans (j'en avais 16) dans les 15 jours qui ont précédé mon incorporation à Coetquidan.
Comme il s'agit d'une pièce en vers, elle ne présente évidemment aucun intérêt commercial. Néanmoins j'ai la faiblesse de la trouver toujours intéressante et d'actualité.
Je n'ai rien changé à l'original hors un vers qui avait une syllabe de trop et le genre fautif dans l'original d'"épigramme". Ou plutôt si j'ai changé le titre, sous l'influence peut-être du tableau de Thomas Couture que je ne connaissais pas à l'époque et qui se trouve donner une idée assez exacte du décors et de l'atmosphère générale, en un peu moins "ravagée" que ne devrait l'être la scène.

Afin de s'épargner la lecture sur ce forum, on pourra trouver le texte ici:

Le festin de Pétrone, pdf

mediafire.com ?cktd5012cf33n5v (http://www.mediafire.com/?cktd5012cf33n5v)

megaupload.com RGFJOHG8 (http://www.megaupload.com/?d=RGFJOHG8)


Dernière édition par Sud273 le Sam 16 Juil - 16:39, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Le Festin de Pétrone   Sam 16 Juil - 16:25


Illustration: Thomas Couture Les romains de la décadence, détail (Musée d'Orsay)

AVERTISSEMENT

De la comédie, de la bouffe, de la vie, de la mort; cette pièce est le produit d'un ulcère. Puisque son thème est dérisoire, elle affecte par dérision la forme de la tragédie. Je n'ai dérogé qu'à la règle tacite de bienséance qu'observaient les classiques; ils n'avaient qu'à la formuler mieux. On verra du sang sur la scène, on y parlera de meurtre et de sexe; que s'éloignent les cœurs sensibles et les détenteurs de certitudes.

L'argument provient des chapitres 18 et 19 du livre XVI des Annales de Tacite, qui constituent l'unique source conservée sur Pétrone. On y constatera que, d'un paragraphe à l'autre, l'historien hésite sur le prénom du consul de Bithynie, l'appelant tantôt Gaius, tantôt Titus: les tenants de la seconde version pourront sans dommage pour la métrique, remplacer l'une par l'autre.
Tout dans cette pièce est historique. Les sceptiques en trouveront la confirmation dans le Néron de Suétone.

L'action se déroule trente-trois ans après la mort du Christ. Les personnages mis en scène ne connaissent Jésus qu'à travers les historiens latins et les évangiles gnostiques, dont certains théologiens ont prétendu, un temps, qu'ils étaient, non point la déformation, mais la source des textes canoniques.

Qu'importe! tous les personnages évoqués ici sont morts depuis plus de dix-neuf siècles. Qu'en sera-t-il de l'auteur lui-même quand on lira ces lignes?

Paix à ceux qui dorment.


ARGUMENT

Péthus Thrasea, sénateur, rend visite à Pétrone. Il lui demande s'il est prêt à mourir. L'autre lui retourne la question. Sur ce, ils décident de dîner ensemble.
Entre les hors-d'œuvre et le premier service, une discussion s'élève à propos du théâtre.
Pétrone, apprenant son exil, s'ouvre les veines.
Il fait refermer ses blessures et parle d'amour.
Pétrone meurt.


PERSONNAGES

Gaius PETRONE anciennement consul en Bithynie, maintenant oisif
Petus THRASEA sénateur romain
Musonius RUFUS sénateur romain, philosophe austère, ami de Thrasea
SILIA maîtresse de Pétrone et de Néron, femme de sénateur
HERMEROS affranchi, autrefois au service de Pétrone, marchand depuis
DIOTUS comédien d'atellanes
ENCOLPE esclave de Pétrone
ALSCYTE esclave
Un questeur

La scène est à Cumes, dans l'atrium à ciel ouvert de la villa de Pétrone, en 66 après Jésus Christ.
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MessageSujet: Re: Le Festin de Pétrone   Sam 16 Juil - 16:41

ACTE PREMIER


Scène Première: ENCOLPE, ALSCYTE


ENCOLPE

Toi, qu'emporteras-tu?

ALSCYTE

Les cuivres des cuisines
Serrés dans un ballot de soiries levantines,
Les Lares en argent, quelques pichets d'étain,
Je n'ai pu trouver mieux que ce maigre butin.

ENCOLPE

Ton sac sera trop lourd et sa musique douce
Mettra tous les brigands de Cumes à nos trousses.

ALSCYTE

Que prendre, Encolpe, dis? Que nous a-t-on laissé,
Que statues renversées et meubles fracassés?
Les soldats du questeur remplissant d'or leurs poches
Ont chargé d'un métal moins reluisant nos proches;
Ils ont tout enchaîné, esclaves et chevaux:
Voulussent-ils pousser le zèle jusqu'aux veaux
Qu'ils nous eussent trouvé dans un coin de l'étable,
Tremblants mais innocents... encor qu'un peu coupables.


ENCOLPE

Ils ne sont pas venus à bout de nos greniers,
Et n'ont pas arrêté notre vieux cuisinier.
Ne nous lamentons pas; dans trois heures, nos panses
Goûteront des frayeurs la juste récompense.
Les tonneaux sont intacts, pourquoi se chagriner?

ALSCYTE

J'ai peur que ce ne soit notre dernier dîner:
Je crains d'avoir l'ivresse un soupçon moins sereine
A l'idée que nos jours s'achèvent dans l'arène;
Les chats ne m'aiment pas, alors les lions!

ENCOLPE

Au jour,
Alscyte, nous filons...

ALSCYTE

Au premier carrefour
On nous rattrape; esclaves fuyards l'on nous marque
Du fer au front et nous voilà tondus. Remarque,
Voleurs, nous ne risquons que la corde ou la croix.

ENCOLPE

Aies confiance en Encolpe et apprends de surcroît
Qu'avant le chant du coq nous serons, tous deux, libres...

ALSCYTE

D'aller, membres liés, nager au fond du Tibre.

ENCOLPE

Nous éviterons Rome. Un bateau nous attend.

ALSCYTE

Et penses-tu payer le passage comptant?
Ou sommes-nous conviés à bord de ta galère
Comme apprentis-rameurs ou troupiers mercenaires?

ENCOLPE

Tous deux, riches marchands, voyageant par plaisir,
Prodigues de deniers...

ALSCYTE

De contes à loisir
Surtout! Excuse-moi, mais aux vaines paroles
Je préfère l'éclat trivial des casseroles,
Et je vais de ce pas ficeler mon paquet
Avant qu'on m'ait volé tout ce que j'extorquais.

ENCOLPE

Regarde, âne bâté, la bourse que je t'offre!

ALSCYTE

Pardi! Vide!

ENCOLPE

Pour peu, car je sais certain coffre
Dont la clé égarée a trouvé dans mon sein
Le refuge idéal contre tous les larcins;
Mais on vient... Disparais!


(ALSCYTE sort.)
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MessageSujet: Re: Le Festin de Pétrone   Sam 16 Juil - 16:44

Scène II: PETRONE, ENCOLPE


PETRONE

Encolpe, sais-tu l'heure?
Ai-je si peu dormi qu'au sein de ma demeure
Le soleil de midi jette ses feux radieux,
Rouvrant les plaies, semant la mort, blessant les yeux?

ENCOLPE

Vous avez sommeillé tout le jour. Quand au reste,
Les soldats ont brisé la clepsydre et nos gestes
Se sont figés dans un immobile présent.
Tout avenir est mort; réjouissons-nous-en.

PETRONE

Le monde aura donc bien changé pendant mon somme?

ENCOLPE

Les dieux ont envoyé l'épidémie sur Rome:
S'ils voulaient emporter dans leur noble courroux
Le criminel, peut-être y échapperions-nous.
Les jardins de César sont de grands cimetières.
A Cumes, la Sybille a dit que leur colère
Soufflerait sur nos toits de violents ouragans,
Qu'ils retourneraient la Campanie comme un gant.

PETRONE

Les dieux n'entendent rien aux affaires des hommes.

ENCOLPE

Depuis deux ans César pour reconstruire Rome
Fait fondre leurs statues et grossit son trésor.

PETRONE

De creuses effigies!

ENCOLPE

Oui, Seigneur, mais en or:
Jupiter mécontent enverra ses comètes.

PETRONE

Puisse-t-il nous plonger dans une nuit complète,
Aux tables des banquets pour d'éternels festins
Nous coucher délivrés et exempts de destin,
Ivres de ne plus voir recommencer le monde
Et se lever le jour sur nos vies infécondes.

ENCOLPE

N'appelons pas la mort de peur d'être exaucés:
Pardonnez-moi, Seigneur, si j'ai l'esprit faussé
Mais je prierais plutôt qu'on m'épargnât les chaînes
Qui chargent vos amis, car la nuit est prochaine
Où l'on nous couchera, non plus le verre en main,
Mais la gorge tranchée en travers d'un chemin.
Je préfère être loin s'il faut jouer un drame.

PETRONE

Ta voix tremble, pendard, comme une vieille femme,
Tu accepterais tout pour conserver un bien
Que l'on t'arrachera tôt ou tard.

ENCOLPE

Oui, fort bien,
Le plus tard est le mieux!


PETRONE

Est-il d'autres nouvelles?

ENCOLPE

Le rapport de vos gains pour l'année -peu fidèle,
Puisqu'on nous a ravi troupeaux et laboureurs-.
L'or, pourtant, échappa à nos accapareurs.

PETRONE

Il est encor bien tôt pour me parler affaires.

ENCOLPE

Je crains qu'il soit trop tard d'ici peu pour le faire.

PETRONE

Tu as raison, il n'y a plus d'utilité
A compter le produit de mes propriétés.
Le geste est vain, fort bien! C'est sans regret ni doute
Que nous pouvons nous en acquitter: je t'écoute.

ENCOLPE

A sept jours des calendes d'Août, sur vos terrains
De Cumes, vingt garçons, dix filles, cent ovins
Sont nés. Le même jour, on a monté de l'aire
Deux cent mille boisseaux de grain de la première
Qualité. Même jour, on a mis sous le joug
Trois cents boeufs, et serré dans le coffre aux bijoux,
Faute de les placer dix millions de sesterces.
Le même jour on a crucifié Laërce.
Qui avait blasphémé contre notre Seigneur...


PETRONE

Sur mon ordre?

ENCOLPE

Non pas.

PETRONE

Qu'avait-il dit?

ENCOLPE

J'ai peur
De l'avoir oublié, car nous étions à Rome.
Les chaleurs de l'été font paresser les hommes,
Et l'intendant jugea que l'exemple était bon,
Propre à décourager les esprits vagabonds.
De plus les distractions manquent dans la province.

PETRONE

Devons-nous imiter la cruauté du prince,
Rationner le pain noir et promouvoir les jeux?

ENCOLPE

L'odeur du sang rend le peuple moins ombrageux.

PETRONE

Quand la contemplation des actes héroïques
Excitait le courage et les vertus civiques,
Enseignait le mépris de la mort, on pouvait
Trouver aux jeux du cirque un semblant d'intérêt.
L'ennui a remplacé la jouissance trouble
Et l'effroi religieux. La cruauté redouble.
L'habitude a tué le monstrueux plaisir
Qui laissait pantelant d'horreur et de désir.
Aujourd'hui les marchands, les affranchis s'y pressent
Pour voir la tyrannie massacrer la faiblesse.
A l'heure de midi les gradins sont déserts;
On attend une farce, un poème, un concert.
Les spectateurs, lassés, de tout leur long, se couchent,
Chassent languissamment de noirs essaims de mouches.
Au lieu de musiciens, d'aèdes ou d'acteurs,
On traîne dans l'arène un vil conspirateur:
Sur le champs on l'égorge; on l'a livré sans armes,
- Les fauves écartés, le combat est sans charme –
Et l'on jette au public les rebuts émaciés
Du repas dédaigné par les lions rassasiés.
Au bord de la nausée, on regagne la ville.
L'odeur du sang vous suit que le cirque distille,
Sa trace immatérielle imprégnée sur nos mains,
N'inspire que dégoût de se sentir humain.

ENCOLPE

Je ne vous savais pas disciple de Sénèque.

PETRONE

J'aimais moins l'homme, au vrai, que sa bibliothèque.

ENCOLPE

Si l'on doit mesurer à la vie des penseurs
La valeur des idées, leur poids, leur épaisseur,
Il restera fort peu de sa maigre éloquence.
Lui qui fit pour Néron des discours de clémence
Lorsque Britannicus fut blanchi par calcul,
Eut-il, un an plus tard, un frisson de recul,
Quand César exigea qu'on justifie son crime?
Il mentit pour lui plaire et chargea la victime.
Pauvre jeune homme, il était noble, il était beau;
Sous l'orage, de nuit, on l'a mis au tombeau.
Il n'avait pas suffi d'un poison pour l'abattre,
Néron en recuisit un nouveau dans son âtre;
Par Locuste il le fit ensuite incorporer
Aux mets que l'on servait à son frère adoré.
Le banquet célébrait sa santé recouverte;
Quelques instants plus tard, on lamentait sa perte.
Alors, Sénèque entra, ridé, vouté, nerveux;
On cherchait sur son front la trace d'un aveu.
Il invoqua les dieux entre autres inepties,
Nomma l'assassinat ''crise d'épilepsie''.
Sa coopération le sauva. Triomphant,
Il conduisit César comme on mène un enfant;
Agrippine l'avait rappelé de Sicile
Désirant pour son fils un professeur docile.
Dans son éducation, elle n'avait proscrit
Que la philosophie, qui affaiblit l'esprit.
Les leçons de morale ont laissé sur l'élève
Moins de traces que l'on en conserve d'un rêve.
On récolte le fruit de ce qu'on a semé:
Dans l'ombre de Néron l'homme s'est consumé.
Promu par le hasard écrivain d'élégies,
Il enterra Burrus, Agrippine, Octavie,
Et puis, victime enfin de ses contradictions,
Chercha à devancer sa future éviction.
Quel esprit de bazar, allez, quand on y pense:
Prêcher la pauvreté, vivre dans l'opulence...

PETRONE

''Le sage n'est pas tenu à la pauvreté
Mais doit s'y préparer et ne rien regretter".
La possession d'un bien nous le rend inutile.
Le pouvoir, quand il l'eut lui sembla bien futile.
Sur la fin de sa vie, volontaire exilé,
Il fit don à Néron et à ses familiers
De son trésor, pour vivre, ascète, à la campagne.

ENCOLPE

Quand ses prêts d'usurier révoltaient la Bretagne!
Néron qui regrettait tous ses présents passés

Le somma de mourir plutôt que s'effacer.
Du temps qu'il était gras il se voulait stoïque.
Il fut épicurien en même temps qu'étique.
Il clamait autrefois: ''Trop manger alourdit
L'esprit, étrangle l'âme. Il se le tint pour dit,
Et, par peur du poison, voulut, régime maigre,
N'absorber que de l'eau et quelques pommes aigres.

PETRONE

Il était attablé quand le tribun survint.
A ses accusations il répondit, en vain,
Ces mots: ''Je ne m'occupe plus de politique";
L'homme nous rapporta cette unique réplique.
Néron l'interrogea: montrait-il quelque peur?
Il avait répondu sans rage ni stupeur.
''Retourne d'où tu viens rétorqua le monarque,
Somme-le de mourir''. Sans la moindre remarque
Sénèque s'allongea et s'ouvrit les poignets;
Il trouvait la mort lente, il était vieux, geignait,
Priait son médecin de couper les artères
Des jambes, quand Pauline entra, droite et austère.
Elle s'agenouilla dans son sang, supplia
Qu'à son époux la mort à jamais la liât.
On respecta son voeu, puis on plongea le maître
Dans un bain chaud; la mort eût pu le prendre en traître,
Engourdissant enfin ses membres accablés.
En riant, il lança sur les siens rassemblés
Des gerbes d'eau rougie: "J'avais assez de vivre,
J'offre une libation à celui qui délivre".
Puis, se sentant faiblir, il dicta un discours,
Et, lassé de l'attente, ordonna le secours
De la ciguë, qu'il but selon la mode grecque.
Oses-tu maintenant te moquer de Sénèque?
Ou bien, pareillement, tu ne te souviendras
Que de mes torts lorsque le messager viendra?
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MessageSujet: Re: Le Festin de Pétrone   Sam 16 Juil - 16:48

Scène III: PETRONE, ENCOLPE, ALSCYTE

ALSCYTE

Seigneur, un sénateur, exprès venu de Rome
Demande un entretien.

ENCOLPE

A quoi ressemble l'homme?

ALSCYTE

Poussiéreux, fatigué, comme tout voyageur...

ENCOLPE

Nous apporterait-il quelque décret vengeur?

PETRONE

Tremble Encolpe! Tu as le maintien des coupables.
Menez-le jusqu'à moi.

ENCOLPE
Nous, regagnons l'étable...

(ENCOLPE et ALSCYTE sortent.)



Scène IV: PETRONE, Petus THRASEA

PETRONE

J'attendais un bourreau, mais je te tends les mains,
O le plus vertueux des sénateurs romains.

THRASEA

Au moment de franchir ton seuil, Gaius, j'hésite;
Je suis venu de loin pour te rendre visite.

PETRONE

Si j'avais pu songer qu'en ces lieux exécrés,
A la débauche, au vice, aux plaisirs consacrés,
Tu me ferais un jour l'honneur de comparaître,
Je t'aurais mieux reçu. Mais je ne suis plus maître
Pour longtemps de ces biens transitoires. Tu vois
Mes salons dévastés et mes tours sans pavois.

THRASEA

Le temps nous est compté: laissons là l'ironie.
Tu me reçus fort bien, un soir, en Bithynie
Quand tu étais consul, et que, loin du pouvoir,
Nous pouvions sans grief ni scandale nous voir.

PETRONE

Ta politesse est grande, et pourtant je m'étonne
Que Petus Thrasea pénètre chez Pétrone.

THRASEA

C'est qu'Anneus Mela, hier au soir, a suivi,
Après un an, le fils qu'on lui avait ravi.
Sans grâce ni courage, il attendit qu'on mande
Le docteur de la cour pour mourir sur commande.

J'ai reçu de sa main les brouillons de Lucain.
Tu étais son ami; puisqu'il n'en reste aucun,
Je t'apporte les derniers chants de la Pharsale;
Tu pourras les cacher dans le fond de tes malles.

PETRONE

Qui parle de partir?

THRASEA

Il le faut. Tigellin
Contre toi se répand en propos assassins.

PETRONE

Néron préférera s'attaquer à plus riche...
Les patriciens prudents en guenilles s'affichent.
Les coffres de Mela trop ostensiblement
A la cupidité donnaient des arguments.
Je n'ai plus que ma cave et quelques champs en friches.

THRASEA

Tu crois qu'il t'aime encore!

PETRONE

Thrasea, je m'en fiche!

THRASEA

Son amitié passée ne te garde de rien.

PETRONE

César a ordonné, j'obéis; tout est bien.
Il me fit, de le suivre, une absolue défense;


Il pleurait en partant, craignant que je m'offense:
Il voulait rentrer seul dans Rome, épouvanté
Que je pusse à la peste exposer ma santé.

THRASEA

Tu crois l'aimer encore!

PETRONE

Thrasea, je m'en moque,
Les sentiments ne sont que clinquantes breloques.
Qui le vit haranguer la foule à dix-sept ans
Est resté aveuglé de son éclat d'antan.
Et comme il portait bien son renom de vaillance,
Ce jeune Dieu sorti à peine de l'enfance...

THRASEA

Ce pantin monstrueux qu'agitaient au hasard
Une femme adultère et un odieux vieillard!
Son père, Domitius, proclamait, insensible:
"Il ne naîtra de nous que racaille nuisible".

PETRONE

Les soldats l'acclamaient.

THRASEA

On les avait payés.
Est-il éloge enfin qu'il n'ait pas monnayé?

PETRONE

Le peuple l'adulait.

THRASEA

Les cabotins lui plaisent.
Ils trouvent maintenant que la pièce est mauvaise;
Ils ont mal supporté que Poppée la Catin
Gravisse, au bras de l'Empereur, le Palatin.

PETRONE

Le peuple, sous Néron, a reçu en partage
Plus que les neuf Césars lui laissaient d'héritage.
Il abolit l'impôt, et, à son tribunal,
L'esclave put citer le maître trop brutal.

THRASEA

L'incendie, malgré tout, leur échauffa la bile,
Et Néron, affolé, se montra malhabile.

PETRONE

Il ouvrit ses jardins aux errants sans abri.

THRASEA

Les temples, les tombeaux, résonnaient de leurs cris!

PETRONE

Il était à Antium quand, au Cirque Maxime
Le feu se propagea.

THRASEA

Des milliers de victimes!

PETRONE

Son palais, le premier, fut réduit à néant.

THRASEA

Sans doute, à sa grandeur, 1e crut-il malséant.
Le plan, déjà tracé, de sa Maison Dorée
Exigeait qu'en un coup Rome fut dévorée;
Et l'on vit des soldats rallumer les foyers
Que les plus courageux avaient déjà noyés.

PETRONE

En deux heures de temps, une forêt de tentes
Jaillit du Champs de Mars dans la nuit éclatante.
De toute la Province, on fit venir du grain:
Nieras-tu que chacun ait mangé à sa faim?
On ne peut empêcher que le sort s'accomplisse.

THRASEA

Devait-il des pillards se rendre aussi complice?

PETRONE

Qui l'avait obligé, pour soutenir l'effort
Des citoyens floués, à ouvrir son trésor?
Regrettes-tu le bouge ou la ruelle obscure,
Suburre vomissant le crime et la luxure?
Voies droites et jardins, fontaines jaillissant
A l'ombre du portique ou des pins frémissants:
Rome enfin surgissait de ses cendres mythiques.

THRASEA

L'empire en a payé le prix astronomique.
Et non content pourtant d'avoir saigné les siens,
A la fureur du peuple il livra les chrétiens.
On pourrait s'écrier: ''Habile politique!"
Immolons cette secte aux intérêts civiques!
Mais leur supplice affreux a laissé dans les cœurs
Plus de juste pitié que de molle rancœur.

On les voit, dans la nuit, courir, vivantes torches,
Sur le théâtre et dans l'arène on les écorche.

PETRONE

Sénèque crut, d'un mot, innocenter la cour.
Il a soufflé l'idée, puis écrit le discours;
Les médisants virent en lui le responsable.

THRASEA

L'Empereur n'aime pas se sentir redevable:
Il a assassiné ses premiers précepteurs,
Il t'épargnerait donc, toi, son dernier tuteur?

PETRONE

Sénèque gouvernait l'état; moi, ses débauches:
Il guidait la main droite, et j'étais la main gauche.
On ne conduit César qu'en flattant ses passions.
J'ai mis dans ses plaisirs de l'imagination.
J'étais le confident de ses secrets d'alcôve,
Et je croyais dompter le plus cruel des fauves.

THRASEA

Mela le gratifiait d'extravagants festins;
Le premier délateur a tranché son destin.
Antistus Sosianus, retour d'exil...

PETRONE

L'infâme
Que Néron condamna comme auteur d’épigramme?
Dont tu obtins la grâce afin de le fâcher?
L'histoire rit de nous...

THRASEA

Je voulais empêcher
Que dénigrer César fût de nouveau un crime,
Prétexte à sacrifier d'innocentes victimes.

PETRONE

De sorte que Mela est mort de ton bon cœur!

THRASEA

Crois-tu que mon chagrin soit d'un simulateur?
Faute de Sosianus, on eût produit des lettres;
Quelqu'un de sa maison l'aurait vendu peut-être.
Lucain, sous la torture a bien livré le nom
De sa mère avec ceux de tous ses compagnons.

PETRONE

Il avait vingt-six ans et c'était un poète...

THRASEA

A quoi sert le courage au coeur de la tempête?
Parmi tes serviteurs traînés dans les prisons
Quelqu'un t'accusera d'avoir aidé Pison.
Des passions de César tu sais qu'il en est une
Auprès de quoi la vérité semble importune,
Le meurtre a pour son cœur des charmes si puissants
Que le pied aisément lui glisse dans le sang.
Le boucher sent la viande, et Néron le cadavre.

PETRONE

Quoi, contre son courroux, en vain chercher un havre?
Néron m'a trop aimé pour me laisser m'enfuir.

THRASEA

Contre toute raison, tu choisis de mourir?

PETRONE

C'est trop d'honneur vraiment! Pour moi, Thrasea tremble.
Craindrait-il par hasard qu'on nous occise ensemble?
Car, lequel de nous deux, à César plus odieux,
Siégera le premier à la table des dieux?
Quand au Sénat il versa des larmes amères,
Sur l'opportun complot qui le privait de mère,
Tu osas seul quitter les délibérations
Et n'unir point ta voix aux cris d'approbation.
Oh, quel raffinement on mit à la bassesse!
On tressa des lauriers, on dressa des déesses!
Lorsque Poppée mourut, tu t'abstins de pleurer.
Tu as fui quand en pompe on voulut l'enterrer.
Néron craint ton regard, s'en va si tu l'approches;
Tu es, de ses forfaits, le persistant reproche.
Mais tout cela n'est rien et l'a peu dérangé;
Ce n'est pas en parlant que tu l'as outragé.
A sa sublime voix, fis-tu des sacrifices?
Apprécias-tu ses vers, fût-ce par artifice?
A l'an neuf, versas-tu pour lui des libations?
Voilà les attendus de ta condamnation.
César a supporté tes critiques, ta haine,
Mais méprise l'artiste et ta fin est certaine!
Tu accourais, dis-tu, et pour me secourir!
A ton tour réponds-moi: es-tu prêt à mourir?
Oublions un instant les différents qui fâchent:
Moins vertueux que toi, je ne suis pas plus lâche.
Me débattre nuirait à mon futur repos;
De ma vie, sans un mot, je veux payer l'impôt.
L'idée d'être étendu est douce à ma paresse;
Depuis longtemps, avec envie, je la caresse.
Couché, je veux dormir. C'est assez raisonné,
Je meurs autant de fois qu'on voudra l'ordonner!
Comme il fait doux! Regarde, enfin le jour décline,
Le crépuscule noie le sommet des collines
Et Bacchus aviné tend sa coupe à l'envi
Aux nymphes, aux ondins et aux sylphes ravis.
Tout s'anime et s'étreint dans la nuit consanguine;
Sous les flambeaux bientôt il sera temps qu'on dîne.
Pour te dédommager de ton gracieux présent,
Un lit à mon banquet sera-t-il suffisant?

THRASEA

L'invitation m'agrée plus que tu ne le penses.

PETRONE

Au banquet d'un proscrit on vient avec méfiance.

THRASEA

Je suis fier de savoir qu'il reste deux romains
Libres de parler haut sans peur du lendemain.
A tout à l'heure.

PETRONE

Ami, j'espère ta venue.

THRASEA

Dans deux heures, Gaius, c'est chose convenue;
J'amènerai Rufus que tu ne connais pas.

PETRONE

Tes amis seront tous bienvenus au repas.


(THRASEA sort.)


Scène V: PETRONE, ENCOLPE, ALSCYSTE


PETRONE

Holà, pleutres poltrons, pressons-nous aux cuisines!
J'offre vingt coups de fouet à celui qui lambine.

ALSCYTE

Sachant qu'il faut toujours se vendre au plus offrant,
O maître, je suis prompt dès qu'on me parle franc.

PETRONE

Alscyte va serrer ces feuillets dans mes livres:
Range un peu l'atrium et fais briller les cuivres.
Et toi, viens exercer, impénitent bavard,
Sur l'ordre du repas les secrets de ton art.
Je veux que l'on épuise ce soir les réserves.

ENCOLPE

Et que souhaiteriez-vous, seigneur, que l'on vous serve?

PETRONE

Quelques loirs saupoudrés de miel et de pavot,
Arrosés d'hydromel et de frais vin nouveau.
Des langues de flamants, des viscères de scares
Macérés au vinaigre, et les fruits les plus rares;
Des tétines de truies, huîtres et escargots,
Du sanglier, de l'ours, à tire-larigo.
Mon appétit soudain ne connait plus d'entrave.
Viens, allons, de ce pas, extraire de la cave
Ce Falerne Opimien que Néron dénigra.

ENCOLPE

S'il faut mourir ce soir, au moins nous mourrons gras!


(Ils sortent. Rideau.)

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MessageSujet: Re: Le Festin de Pétrone   Sam 16 Juil - 16:51

ACTE II


Scène Première
: PETRONE, Petus THRASEA, Musonius RUFUS
HERMEROS, ENCOLPE, ALSCYTE


ENCOLPE (à ALSCYTE)

Allons, agite-toi, paresseuse potiche,
Plus stupide qu'un bœuf dans un champ de pois-chiches.


HERMEROS

Ne le gronde pas tant; il a des qualités
Cachées, que je ne suis pas seul à convoiter.
Il suffirait qu'Alscyte aux bains publics paraisse
Pour que Rome aussitôt s'éprît de sa jeunesse.

RUFUS (à THRASEA)

Devons-nous supporter ces propos égrillards?

THRASEA

Bois tout ton saoul, Rufus, nous causerons plus tard.

ALSCYTE

Défends-moi, Hermeros!

HERMEROS

Tu cherches des complices?

ALSCYTE

On voudrait que j'assure à moi seul le service.

ENCOLPE

Il a laissé deux plats lamentablement choir.

PETRONE

Toutes les punitions sont levées pour se soir.

HERMEROS

Gaius, personne ici n'approuve ta clémence!

RUFUS

Le plus reconnaissant n'est pas celui qu'on pense...

HERMEROS

Quitte un peu ta raideur, ami, et nous souris,
Fais jaillir les ruisseaux que l'Ecole a taris;
Prouve-nous en action qu'un philosophe austère
A, pour la condamner, épuisé la matière,
Et nous te fournirons des sujets de discours
Qui nourriront ton fiel mieux que tous les concours.
Tu seras fier un jour que les hommes s'étonnent
Que tu aies pu dîner en face de Pétrone,
L'arbitre des plaisirs, selon le nom fameux
Que César lui donna.

PETRONE

Le compliment m'émeut.
Qu'on se prépare enfin pour le premier service!

HERMEROS

Egayons notre humeur à grand renfort d'épices.

PETRONE

Qu'on porte les reliefs de ces hors-d’œuvre aux chiens...

HERMEROS

Dans ta maison, Gaius, nul ne manque de rien!

ENCOLPE (à ALSCYTE)

Eloigne ces gibiers d'allure squelettique
Et les mets par nos soins devenus utopiques.

(ALSCYTE sort, chargé de plats.)

PETRONE

Redoutant de faillir à ma réputation,
Je réponds par avance à vos observations:
Je voulais réunir plus de joyeux convives
Mais les amis sont loin quand les ennuis arrivent;
Parasites, clients, se sont tous défilés,
Et je ne puis offrir qu'un banquet d'exilés.
Vous ne goûterez point de plaisantes musiques;
Remèdes de l'ennui, syrinx mélancoliques,
Sistres, pour notre paix, ne tinterez-vous plus,
Rythmant de chocs nouveaux les chants qui nous ont plu?
Nous n'aurons même pas les secours de la danse,
Le trancheur de gigot découpant en cadence
Le ventre des pourceaux d'où s'échappe en torrents
Poulardes en vessies et faisans odorants.
Nous souperons dans de banales écuelles
Puisque l'on m'a brisé ma plus belle vaisselle,
Les verres du Levant de couleur abricot
Et les plats de vermeil aux motifs zodiacaux.
Les caissons du plafond qui montraient les comètes
Et les révolutions de lointaines planètes,
N'ouvriront point ce soir leurs panneaux pour larguer
Des parfums et des fleurs sur vos chefs fatigués.

HERMEROS

De ton plafond César fit faire une copie.

THRASEA

C'est la preuve avérée de sa philanthropie!

RUFUS

Le toit de sa maison puisse-t-il l'assommer!

ENCOLPE

Philosophe, vraiment! on t'a fort bien nommé!

HERMEROS (à PETRONE)

Tu nous as épargné les plaintes des poètes,
Les mimes, les laïus qui nuisent à la fête,
Fatiguent notre ivresse et minent l'appétit.

ENCOLPE

C'est bien dit, Hermeros, trop parler abêtit.

THRASEA

Bonne compagnie rend tout dîner agréable.

RUFUS

Quelles leçons tirer de discussions de table?

ENCOLPE

Que la pauvre machine où l'esprit est enclos
Est contente repue, quand le vin coule à flots.
Il n'est qu'une façon utile de s'abstraire;
Pour oublier le corps, il faut le satisfaire.
Pour s'en débarrasser, on doit le rassasier;
Jeûner ne sied qu'aux fous, aux pieux, aux extasiés,
Et je maintiens, Rufus, que celui qui mastique
Perd moins son temps qu'à s'occuper de rhétorique.

PETRONE

Quoi? Tu oses railler un ami sous mon toit!
Si tu veux te venger, Rufus, il est à toi.

RUFUS

De semblables présents, je n'ai pas l'habitude;
Pardonne à mes façons si tu les trouves rudes,
Mais je fréquente peu les cercles libertins.

ENCOLPE

Je suis bon professeur, en grec comme en latin.

RUFUS

J'ignorais qu'il fallait payer de sa personne
Pour se voir invité aux festins de Pétrone!
Et je n'ai pas besoin de toi, esprit profond,
Pâture pour corbeaux, truffe, cruche sans fond,
Déchet de lupanar voué à la luxure.

ENCOLPE

Que Musonius Rufus sait bien tourner l'injure!

THRASEA

Maîtrise-toi Rufus, tu passes pour un sot!

HERMEROS

N'interromps pas, Petus, le combat des lionceaux!
A qui cherra le don que Musonius décline?

PETRONE

Encolpe a fort à faire encore à la cuisine.
(à ENCOLPE) Fais vider le bassin où grouillent les mulets
Et prélève pour nous leurs délicats filets.

(ENCOLPE sort.)

RUFUS

La mode est aujourd'hui aux poissons de l'Afrique;
Le mulet est tombé dans la faveur publique.
Le paon sera bientôt le régal des valets:
Que de trésors gâchés pour ravir nos palais!

HERMEROS

Tu nous déclareras sans doute abominables
Quand je t'aurai conté que pour garnir sa table
De poissons fins, car mieux nourris, Vedius Pollo
Faisait précipiter ses esclaves dans l'eau;
Mais l'hôte était charmant et ses dîners grandioses.
Il y manquait pourtant la plus douce des choses,
Les bras chargés de fleurs des filles de vingt ans.

PETRONE

Je ne t'offrirai pas ce que tu vantes tant...

RUFUS

Je reconnais bien là ce mépris de la femme
Que vous voulez soumettre à vos plaisirs infâmes.

HERMEROS

Je suis célibataire!

RUFUS

Il faut donc t'abstenir!

HERMEROS

Que la loi de Rufus est dure à soutenir!
Et puisque nous voici tous privés de compagnes,
Permets, Gaius, que ton cuisinier m'accompagne?

PETRONE

Ce n'est plus le gaillard que tu as bien connu.

HERMEROS

Il avait, c’est certain, des talents méconnus
Lorsque esclave, autrefois, je servais chez Pétrone.
Mais comme le disait l'athlète de Cretone,
Ce Milon aux gros bras, le célèbre héros:
''Qui l'a soulevé veau le peut porter taureau!"
(à RUFUS) Je vois à ton regard combien tu me méprises.

THRASEA

Il est un peu surpris, c'est tout, par ta franchise.

HERMEROS

J'admire, Thrasea, qu'un fils de patricien
Ait choisi la vertu. Moi qui suis fils de rien,
Je veux dans les plaisirs consumer l'existence
Et brûler tous mes biens. J'ai su la déchéance,
J'ai connu les faubourgs où vivent les voleurs
Et j'avoue sans rougir avoir été des leurs.
Avec la roue je tourne, en bas, en haut, qu'importe!
Je jette à tous les vents ce que la vie m'apporte.
Je suis riche aujourd'hui, plus que toi, c'est flagrant,
Je m'occupe donc peu d'essayer d'être grand.
Sur scène, les acteurs peuvent dire la pièce,
Tel est appelé fils ou père ou bien maîtresse;
Le livret refermé sur leurs brefs mots d'amour,
Les masques au tombeau tombent tous sans retour.
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MessageSujet: Re: Le Festin de Pétrone   Sam 16 Juil - 16:55

Scène II : PETRONE, Petus THRASEA, Musonius RUFUS,
HERMEROS, DIOTUS

DIOTUS

On parle comédie, Pétrone, sans m'attendre...
De la noble assemblée, puis-je me faire entendre?

PETRONE

Diotus, cher entre tous, les humbles spectateurs
Applaudissent l'entrée du prodigieux acteur.

RUFUS (à part)

Il manquait un bouffon!

DIOTUS

Les compliments me touchent,
De qui est réputé la plus fine des bouches.

HERMEROS

Tu as manqué les loirs.

DIOTUS

A leurs mânes, je veux
Sacrifier tout à l'heure un tonneau de vin vieux;
Mais avant: Hermeros, tu souffriras qu'on nomme
Le vieillard respectable et le fringant jeune homme.
Car s'il fallait au charme évaluer l'esprit,
J'ignore auquel des deux j'accorderais le prix.

THRASEA

Rufus est mon ami.

DIOTUS

Voilà qui me renseigne!

HERMEROS

Philosophe il se dit.

DIOTUS

C'est une honnête enseigne,
Mais qui rapporte peu: on se paye de mots!
Je te salue, collègue; en nos métiers jumeaux,
Tous deux, brillants menteurs, nous agitons des phrases,
Toi avec gravité, et moi avec emphase.
Mais tu pâlis soudain; malgré moi, il apert
Qu'en voulant t'obliger j'ai commis quelque impair.

RUFUS

Je méprise les cris des foules idolâtres.
Le peuple se corrompt en allant au théâtre;
On lui apprend la ruse avec l'iniquité,
On se moque de l'âge et l'on n'y voit citer
Que voleurs acquittés, fils indigne, ou drôlesse.
Le spectacle du vice engendre la mollesse
Et altère les moeurs.

DIOTUS

Que de propos furieux!
Il faut rire avant tout de son propre sérieux.
Tant ta veine emportée que ta pose raidie
A nos yeux éblouis donnent la comédie.
Dusses-tu m'opposer fin de non recevoir:
Acteur tu es, Rufus, quoique sans le savoir.
Les hommes sont tous bâtis de la même tourbe.

RUFUS

J'ai honte d'être né dans un siècle de fourbes!

HERMEROS

Soyons de notre temps! Songeons à partager
Des mets plus alléchants et des propos légers.

DIOTUS (à THRASEA)

Tu ne dis rien, ami; qui ne dit mot acquiesce.

THRASEA

Je dis que nous jouons la plus sinistre pièce:
En nous les conciliant, nous offensons les Dieux,
Et notre hypocrisie nous a rendus odieux.
Avant d'avoir franchi le seuil du Capitole,
Tel, pour perdre un parent, veut offrir son obole.
Tel autre sacrifie pour trouver un trésor.
Pour manger sans débours tel vieillard fait le mort.
Enfin, quoi d'étonnant? puisque Néron lui-même
Brûle, sur les tréteaux, de beugler ses poèmes,
Qu'il s'affiche à la course en conducteur de char,
Toujours dernier, toujours vainqueur: heureux hasard!
L'état chausse cothurne, et qui fait le plus rire
Est jugé le plus apte à diriger l'Empire.

DIOTUS

Rester libre en ce temps, c'est vivre réservé.

THRASEA

Nul ne peut m'arracher ce dont on m'a privé.

DIOTUS

Me dira-t-on qui parle avec tant d'assurance?

HERMEROS

C'est Petus Thrasea qui, prenant ta défense,
Faisait l'apologie en termes bien choisis
Des comédiens sociaux aux masques cramoisis.

DIOTUS

Je te salue, censeur de la vie politique,
Tu ne dédaignais pas le costume tragique
Autrefois. Je t'ai vu: à Padoue tu chantas.

RUFUS (à THRASEA)

Comment? Vous qui parliez de crime, d'attentat,
Lorsque Néron voulut faire paraître en scène
Les membres du Sénat.

HERMEROS

Les pauvres, fort en peine

Ont joué, combattu, chanté avec entrain,
Bienheureux d'obéir de peur d'être contraints.

THRASEA

Padoue est ma patrie, j'aime fort la musique.
Si je me suis soustrait à la honte publique
Aux Juvénales, quand Néron nous fit danser,
J'aime, hors de mes fonctions parfois me délasser.

PETRONE

César t'en a voulu, plus que tu ne soupçonnes.

THRASEA

Je sais ce que je dois aux bons soins de Pétrone.

DIOTUS

Tout Rome eût succombé à ton talent exquis;
On est mieux écouté par des esprits conquis...

PETRONE

Aussi, Néron, prudent, connaissant l'adversaire,
A renoncé à le contraindre à nous distraire.

DIOTUS

Car plus que les complots ou les censeurs nouveaux
César craint le renom de prestigieux rivaux.

HERMEROS

Te souviens-tu, Gaius? Nous étions en voyage
Lorsqu'un devin surgit devant son équipage,
Qui, après avoir lu les lignes de ses mains,
Lui dit: ''Prends garde à toi, ta chute est pour demain!''
Nous ne donnions pas cher de cette faible tête
Quand César, de son haut, tout souriant, trompette:
''Je ne m'inquiète pas, je vivrai de mon art''
Et d'accords sur le champ, nous régale au hasard.

PETRONE

Il revenait de Naples, la tête tournée
Par les trophées acquis au cours de sa tournée.
Craignant que le public fût trop peu conciliant,
Il avait recruté déjà les Augustians,
Allant jusqu'à choisir lui-même dans la plèbe
Les bras les plus vaillants des plus charmants éphèbes.
Cette claque triée portait le cheveux long
Et savait chahuter avec beaucoup d'aplomb.

HERMEROS

Le succès du concert passa ses espérances;
Le théâtre céda sous la foule trop dense.
Debout parmi les morts, les Augustians levés
Applaudissaient toujours le comédien sauvé.

THRASEA

Je n'oublierai jamais son entrée dans la Ville.
Tout le Sénat, en corps, vint s'y montrer servile,
Saluant le retour d'Apollon incarné
Dans ce prince pansu aux membres décharnés.
On avait fait dresser des autels sur les places,
Tout était préparé, même la populace
Contenait avec goût ses chauds débordements;
On avait travaillé dix jours, intensément.
Soudain, on entendit le fracas du tonnerre:
Le pas de cent chevaux faisait trembler la terre;
Une nuée, au loin, fusant de leurs naseaux
Semblait porter les chars comme de blancs vaisseaux.
Les Augustians parés conduisaient le cortège,
Des roses effeuillées sur eux tombaient en neige,
Leurs sandales rythmaient leur cri à l'unisson:
''Nous sommes les soldats triomphaux de Nérons".
Plus encor que les bras ils avaient la voix forte.
Les premiers s'égayaient, la seconde cohorte
En guise de faisceaux portait de grands panneaux
Où pendaient des lauriers réunis en arceaux;
On y lisait: ''voici un prix de tragédie",
''Celui-ci m'est échu lors des gymnopédies''
''Cet autre me revint par la mort du vainqueur
Dont la course effrénée paralysa le cœur".
A distance suivait l'interminable chaîne
D'esclaves arrachés aux provinces lointaines.
Déjà, sur le trajet, les sévirs auguraux
Laissaient monter des vols de chatoyants oiseaux;
Les victimes liées en vue des sacrifices
Offraient leurs ventres chauds à des couteaux complices;
Pour flatter l'odorat s'élevait le halo
Du safran qu'on jetait, dans les rues, par kilos,
Lorsque Néron parut: la pourpre de sa toge
Dans la foule ravie suscita des éloges,
Au fond des plis tombant sur son ventre replet
Quelques étoiles d'or jetaient d'ardents reflets.
Il s'était ceint le front de lauriers olympiques,
A sa dextre pendait la couronne pythique,
Et, comme s'il sortait de quelque mastroquet
Le dieu vivant souriait, réprimant un hoquet.

RUFUS

Ce triomphe enflamma son orgueil titanesque;
Nous n'avions, de Néron, vu que l'aspect grotesque.
Tout Rome n'avait pas avec assez d'allant
A grand renfort de bruit applaudi son talent;
Il voulait se bercer de louanges plus chaudes:
En place des tréteaux où l'on jouait sous Claude,
Il se fit édifier un théâtre si haut
Qu'on y eût fait entrer quatre mille chevaux.
Le temps était bien loin où ses parcs solitaires
Refermaient sur ses chants leur silencieux mystère.

PETRONE

''De musique cachée, on ne fait point de cas''
Disait-il ''et l'artiste a besoin du fracas
Des foules emportées par le son de sa lyre";
Nous n'avons pas osé longtemps le contredire.
Quand pour se célébrer il décréta des jeux,
J'en ordonnai le cours et fixai les enjeux.

HERMEROS

Sur la foule il pleuvait des sacs de victuailles,
Des perles, de l'argent, de l'or et des médailles.
Des billets cachetés promettaient par boisseaux
L'orge, le mil, le blé, des fermes, des vaisseaux,
Des esclaves, des chiens, même des bêtes fauves.
Les moins chanceux ont vu pleuvoir sur leur front chauve
Des promesses de mort par la croix ou le pal.
Fort peu ont réclamé le cadeau impérial...

PETRONE

Pour se soigner la voix avant que de paraître,
De sa chambre il avait fait murer les fenêtres.
Sous des plaques de plomb il se couchait la nuit,
Proscrivait de sa table avec horreur les fruits,
Repoussait les conseils et les décisions prises
Afin que rien ne vint troubler ses vocalises,
S'éclaircissait la gorge avec des vomitifs...

HERMEROS

Et force lavements au pouvoir laxatif.

DIOTUS

Au théâtre, il voulait surtout la vraisemblance,
Les guerriers sacrifiés mouraient percés de lances;
On recrutait les comédiens dans les prisons

Et je me souviens d'un partisan de Pison
Qui finit en Atys, castré, le pauvre diable!
Le procédé n'eut pas de fortune durable:
Un Icare jeté au milieu des débats
Couvrit Néron de sang du haut jusques en bas.
Il consentit enfin à mettre sur la scène
Un peu plus de dialogue et moins de chair humaine.
Tu conviendras: Rufus, que la réalité
S'efforçait de singer la théâtralité;
On vit cette année-là la belle comédie
D'Afranius qui portait pour titre L'incendie.

RUFUS

C'est le même souci de pure vérité
Qui poussa l'empereur à se représenter
En Oedipe plaignant son double parricide.
Et que nous avons ri, quand, de sa voix acide,
Il jeta dans des pleurs de comédien cabot
''Père, mère, épousée m'appellent au tombeau".
Que ne se creva-t-il les deux yeux pour conclure,
Avant que de partir errer à l'aventure!

DIOTUS

Il n'a fait que reprendre avec moins de bonheur
L'effet comique qui causa mon déshonneur.
Tu te souviens, Rufus, des quatre tentatives
Avortées que Néron, dans sa haine naïve,
Avait accumulées pour soulager l'Etat
D'une mère trop lente à courir au trépas.
Le poison, par deux fois, la trouva insensible.
D'accidents surprenants elle devint la cible;
Comme elle déjeunait son plafond s'effondra.
On trouvait des serpents égarés dans ses draps.
Le bon Anicetus qui dirigeait la flotte
Dicta un procédé: on fit grande ribote,
Néron voulut conduire Agrippine en bateau;
Il l'embrassa bien fort, répétant "A bientôt".
Las, dès qu'il s'éloigna, le malheureux navire
S'ouvrit en deux moitiés comme un fruit qui expire.
Au milieu des marins aux rames attachés
Une seule nageuse apparut aux archers.
On découvrit trop tard que c'était la servante:
Agrippine trouva l'expérience éprouvante;
Elle n'aurait pas dû si loin s'aventurer
Que d'écrire à son fils pour le mieux rassurer.
Sans stèle on l'a enfouie sous un malheureux tertre:
C'est ainsi que Néron répondit à sa lettre.
Or, c'était peu de jour après que le Sénat
Avait fort applaudi à son assassinat;
Je jouais une pièce en soi fort anodine,
De celles qu'on peut voir en même temps qu'on dîne.
Le public sur les rangs ne riait pas bien fort,
Je ne me trouvais pas payé de mes efforts.
Parler, en ce temps-là, prenait des airs de crime;
Je résolus un soir de m'essayer au mime.
C'est ainsi, qu'ayant fait le geste de manger
Sitôt après suivi de celui de nager,
Je donnai à ce vers un sens peu ordinaire:
''Portez-vous bien mon père et vous aussi ma mère".
Thrasea s'en souvient sans doute au demeurant
Car le Sénat était assis au premier rang,
Et c'est, montrant du doigt cette assemblée auguste
Que je jetai ces mots, dans l'occasion fort justes:
''Prenez garde, l'enfer vous tire par les pieds".
Le propos, m'a-t-on dit, ne fut pas apprécié.
Néron, clément parfois, sans haine me condamne,
Et me voilà; j'étais comédien d'atellanes,
On m'exila dans Atella, sans un holà
Pour qu'il ne fût pas dit que César immolât
Par rancœur un rival en son art trop célèbre.
La comédie n'eut pas de conclusion funèbre.
Persistes-tu, Rufus, à croire qu'un acteur
N'apprend que lâcheté et ruse au spectateur?
Et toi, noble Gaius pour prix de ma tirade,
Ne m'offriras-tu pas une forte rasade?


Scène III: Les précédents, ENCOLPE

PETRONE

Vois le maître de chais.

DIOTUS

Fontaine de mon cœur,
Sur mes mots desséchés, verse un peu ta liqueur...
N'est-ce point là l'odeur des faisans de Colchide?

ENCOLPE

Des pintades d'Afrique, et de taille splendide
Deux canards en leur sang à la broche dorés.

HERMEROS

Nos estomacs, Gaius, en sont fort honorés.

THRASEA

Nous avons tous parlé beaucoup sans nous entendre.

PETRONE

Amis, les mots servent surtout à se méprendre:
Abandonnons tout net les propos superflus.

DIOTUS

Ah, quand la faim nous tient, rien d'autre ne tient plus!

PETRONE

Je veux dans la seconde abréger ton supplice;
Encolpe, il est grand temps pour le premier service.

(Les esclaves apportent les plats tandis que le rideau tombe.)
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MessageSujet: Re: Le Festin de Pétrone   Sam 16 Juil - 17:47

ACTE III


Scène Première
: PETRONE, THRASEA, RUFUS, DIOTUS,
HERMEROS, ENCOLPE, ALSCYTE


DIOTUS

Gaius, je dois en vers célébrer tes splendeurs,
Fragrances et bouquets, fumets, parfums, odeurs...

HERMEROS

Ah ça, fiers compagnons, bâillonnons cet Ovide
Qui parle de rimer quand nos verres sont vides,
Qui, le ventre rempli, veut faire assaut d'esprit
Et nous croit de bons mots plus que de vin épris.

ENCOLPE

Emplis sa coupe, Alscyte, il n'est pas assez ivre
Puisqu'il se veut saouler de mots et non de vivres.

DIOTUS

Rufus, prendras-tu point ma défense à ce coup,
Ou veux-tu qu'au poète on tranche aussi le cou?

RUFUS

Quant à l'utilité, si l'on vise au pratique,
Un glouton est moins vain qu'un poète lyrique.

DIOTUS (à PETRONE)

En faible prose au moins, l'inutile histrion
Veut remercier bien fort le noble amphitryon,
Car, outre l'excellence avérée des volailles,
Ton sanglier, Gaius, était une trouvaille,
Et sa farce d'olive et de noix un régal
Qui restera longtemps, je le crois, sans égal.

RUFUS

Je voudrais cependant, Pétrone, qu'on m'explique
Le bonnet d'affranchi qui le coiffait.


ENCOLPE

Unique
Rescapé des combats qu'hier livraient nos couteaux,
Libre nous l'avons fait, car l'usage est fort beau
Au cirque, de gracier le vainqueur solitaire
Qui s'est défait sans peur de tous ses adversaires.

THRASEA

Tenterais-tu, Gaius, par un piquant hasard
De nous faire manger les restes de César?

HERMEROS

L'ours m'a paru plus fin, s'il se peut, que le reste.

DIOTUS

Je louerai quant à moi, au lieu du plat, le geste
Qui fait que nous mangeons, par un retour pervers,
Un gibier fort friand de notre propre chair.

PETRONE

Tu as raison Encolpe, il faut d'autres bouteilles
Pour tuer en Diotus le monstre qui sommeille.
Alscyte apporte-nous ce Falerne subtil.
(Alscyte sort.)
Encolpe, va chercher le squelette!

ENCOLPE

Plait-il?

PETRONE

Es-tu devenu sourd soudainement ou bête?

ENCOLPE

Le vœu est incongru...

PETRONE

Va donc te mettre en quête
Du squelette d'argent dont la convocation
Sied, selon la coutume, à toute libation.

ENCOLPE

C'est que...

PETRONE

Eh bien?

ENCOLPE

Enfin...

PETRONE

Parle!

ENCOLPE

Pour qu'on l'apporte,
Il faut trouver la clé de votre armoire forte.
Dans le capharnaüm que la troupe a laissé,
On l'égara sans doute...

PETRONE

Ou tu t'es empressé
De la mettre en lieu sûr. Je voulais, c'est dommage
Y puiser pour vous deux un supplément de gages,
Mais si je n'en puis pas dans l'instant disposer
C'est de coups et non d'or que je vais t'arroser.
Qu'est-ce que signifie cette moue circonspecte?
Pour nous prouver que c'est à tort qu'on te suspecte,
Allonge dévêts-toi vite, honnête serviteur,
Montre ton innocence aux yeux inquisiteurs.

HERMEROS

La demande, frater te parait importune?

DIOTUS

Ah, le sort ne veut pas que tu fasses fortune!

ENCOLPE

Tiens! La voilà! O Jupiter, divin farceur,
Quel tour m'as-tu joué?

PETRONE

Tais-toi, blasphémateur,
Et rachète aussitôt, de par ta promptitude
Le signe si patent de ton ingratitude.


(ENCOLPE sort. ALSCYTE rentre, chargé d'une amphore.)



Scène II : PETRONE, THRASEA, RUFUS, DIOTUS,
HERMEROS, ALSCYTE

RUFUS

Pourquoi donc l'épargner? Que ne le grondes-tu?
Tu flattes le voleur et punis la vertu.

PETRONE

Tu as des illusions, jeune homme, sur le monde,
Tes jugements trop vifs sur des rêves se fondent:
Tu nous veux vertueux, intègres et hautains
Quand nous sommes pervers, orgueilleux, libertins.
Un homme vertueux n'est qu'un masque hypocrite
Cachant sous sa rigueur les vices qui l'habitent.
Tu veux des châtiments par souci d'équité,
Quel plaisir crapuleux nourrit ta cruauté?
Encolpe trouverait trop de charme au supplice
Et c'est en l'en privant que je réduis son vice.
Non, ne t'insurge pas, je sais trop ce qu'il vaut
Je l'ai ramassé nu au fond d'un caniveau.
Mais j'aime son humeur, sa feinte couardise
Et son application à toutes les bêtises.
Tout autre m'indispose, Encolpe me distrait,
Je lui pardonne tout pour cet unique attrait.
Nous ignorons ce que l'avenir nous réserve,
Il faut savoir flatter les vices qui nous servent.
Dans deux cents ans d'ici, nul ne se souciera
Si j'ai été clément, généreux ou ingrat.

DIOTUS

Ce que l'on n'attend point nous vient par la traverse,
La fortune se moque de nous; aussi, verse,
Esclave, dans ma coupe, un vin qui, seul réel,
Endormira nos maux, nos rancœurs, notre fiel.



RUFUS

L'histoire montrera la noirceur de l'époque.

PETRONE

Les récits qu'on écrit sont toujours équivoques.
Le bien cessera-t-il un jour d'être ennuyeux!
Dis-moi, de qui crois-tu qu'on se souvienne mieux,
Cassandre vertueuse ou Hélène adultère? I
l n'est de vrai pouvoir que sur l'imaginaire.

THRASEA

A ce compte, Néron, pour la postérité,
S'assure, criminel, un renom mérité!

PETRONE

On l'eût oublié bon, poète débonnaire.
Il s'est fait parricide, inceste et incendiaire.

DIOTUS

Que m'importe demain, la vie est à saisir,
Il ne faut se guider qu'aux appels du désir!

PETRONE

Sa légende déjà colporte des mensongers.
Nous fabriquons aussi le monstre qui nous ronge:
On raconte l'avoir entendu qui chantait
Le soir de l'incendie sur les tours du palais
Un poème sur Troie aux harmonies sublimes,
Et Néron n'a jamais pu aligner trois rimes.
Les meurtres de la nuit lui sont tous imputés;
Il a depuis longtemps cessé d'exécuter
Ses rondes de taverne et n'ose plus se battre
Depuis qu'un fort brigand l'a rossé comme quatre.
Et nous, qui parlons tant, quelle fascination
Nourrissons-nous à l'égard de ses exactions?

RUFUS

Il ne craint point les Dieux!

PETRONE

Ah la formule est belle!
Je l'ai vu de mes yeux qui pissait sur Cybèle.

RUFUS

Et ces gestes impies lui seraient pardonnés?
Les Dieux nous rendent ce que nous avons donné.

PETRONE

C'est notre peur, Rufus, qui créa des chimères...
Bientôt nous pourrirons comme toute matière.

HERMEROS

Nous promenons, outres enflées, notre embonpoint,
Vessies remplies d'orgueil, de vin. Insectes point!
Moins que les mouches, qui, soutenues par leurs ailes,
Bourdonnent quand nous résonnons vides crécelles,
Bulles crevant dans l'eau avec le son d'un pet.

THRASEA

Je ne vois pas vraiment l'homme sous cet aspect.

RUFUS (à PETRONE)

N'as-tu jamais senti ce génie qui t'agite,
Le Dieu, qui dans ton cœur, malgré la chair, habite,
Ce qui n'est pas astreint comme nous à mourir?

PETRONE

C'est là le châtiment que tu veux encourir?
N'ayant pas bien souffert de se brûler les ailes,
Nous vivrions cent fois des destins parallèles,
Tombant du même ciel dans un semblable enfer.
Referme bien sur moi ton néant, Jupiter,
Conserve pour le sot la stupide espérance
D'endurer les tourments d'identiques naissances!

RUFUS

A l'heure où nous causons, un peuple d'opprimés
Contre la décadence est en train de s'armer;
Chaque jour, leur espoir et leur droite conduite
Attirent de nouveaux adeptes à leurs rites.
Leur foi fait vaciller l'Empire divisé.

DIOTUS

L'arène étouffera ces complots déguisés!
Ils réclament la mort et font vœu de martyre,
Exauçons-les, et pour le reste, laissons-dire.

THRASEA (à RUFUS)

Tu parles justement des chrétiens, redoutons
Plus que le lion furieux la rage des moutons
Et qui nous veut plier sous la houlette unique
En partageant nos biens dans la fureur mystique.
Nos Dieux l'eussent admis déjà parmi leurs rangs,
Mais le dieu des chrétiens est seul intolérant.

RUFUS

Ils dénoncent l'usure et le concubinage...

HERMEROS

A peine admettent-ils qu'on parle de mariage!

RUFUS

Condamnent l'adultère et la fornication.

DIOTUS

Mais veulent que leur femme ait de l'éducation!

PETRONE

Tu es bien exalté par leur triste morale!
Leur chef n'a-t-il pas dit qu'on donne en parts égales
Au dernier arrivé comme au premier venu,
Veut le pauvre priver, offrir au parvenu?
Ne conseille-t-il pas de haïr père et mère?
"Ce monde est le miroir de la mort, on y erre"
Et celui qui le hante est, pour lui, déjà mort.
Il est un homme enfin qui lui ressemble fort,
Qui s'est chargé aussi pour nous plaire des crimes
Dont Rome innocentée n'est que l'humble victime,
Qui a multiplié pour son peuple le grain,
Qui donne aux pauvres gens et que le noble craint,
Qui se moque des dieux car il est Dieu lui-même:
L'as-tu bien reconnu?

RUFUS

Pétrone tu blasphèmes!

PETRONE

Nous détenons de divergentes vérités,
Des bribes de tableaux par les ans effrités
Reflets brisés de nos croyances éphémères
Qui ne forment jamais qu'une œuvre fragmentaire.
Le monde par nos yeux? Un univers moyen
Qui confère au néant le sens qui nous convient.
Je hais les illusions qui partagent mon être...
Que je voudrais, dans la nuit douce, disparaître,
Et conserver, vivant, l'unique liberté
Que ton espoir chrétien prétend encor m'ôter.
La délivrance est là, dans ce verre à mes lèvres
Ou dans le lac profond où s'éteignent nos fièvres.
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MessageSujet: Re: Le Festin de Pétrone   Sam 16 Juil - 17:52

Scène III : Les mêmes, ENCOLPE

ENCOLPE

J'ai retrouvé, Seigneur, le précieux bibelot.

PETRONE

Viens là, que je te paye aussi de ton complot!

ENCOLPE

Maître!

PETRONE

Point de discours, allons, esclave, approche!

ENCOLPE

Je n'ai rien dérobé, tâtez un peu mes poches.

PETRONE

Allons, un peu plus près, que je voies bien tes yeux.
Tiens, voilà par avance un beau cadeau d'adieu.

(Il le gifle. ENCOLPE tombe à ses pieds.)

Tu es un homme libre, et tu peux, tête haute
Assumer désormais entièrement tes fautes.
Tu trouveras sur mon bureau le document
Qui te rendra maître de toi, absolument.

ENCOLPE

Que ferai-je sans vous? La vie sera si triste.

DIOTUS

N'as-tu point de projets?

ENCOLPE

Si fait, de pleines listes,
Tant, que je ne saurai jamais lequel choisir
Et que l'hésitation m'empêchera d'agir.
Je suis libre? Bien vrai?

HERMEROS

On te le dit, bourrique!
Et César a voulu cette loi magnifique
Qu'on ne puisse jamais plus te changer d'état.

THRASEA

C'est contre le Sénat que Néron l'emporta...

PETRONE

Levons nos verres pleins à la vie qui commence.

ENCOLPE

Las, comment m'acquitter de ma reconnaissance?


(PETRONE se saisit du squelette.)

PETRONE

O Jupiter tonnant, voici ton serviteur,
Garde-le, comme moi, sous ton bras protecteur.
Les Parques en ont fait une corde qui vibre
A tous les vents; maintenant que le voici libre,
Ne lui enlève pas ses illustres talents
De lâche, de bouffon, conserve son élan
Au voleur perverti qui, dans son cœur, sommeille,
Au videur d'escarcelle, au videur de bouteilles,
Et que sa bouche d'or toujours sans repentir
Plus franchement encor se consacre à mentir.
Encolpe est le miroir des brutes que nous sommes,
Tu l'as créé parfait pour mieux tromper les hommes.
En son temps il est né, ladre entre les larrons,
Digne fils d'un empire avili par Néron.
Dépêche-toi de peur que la vie soit trop brève;
Ecume sur la mer se consument nos rêves,
Bois et ris, car bientôt tu lui ressembleras.

(Il jette le squelette à HERMEROS.)

HERMEROS

O mes vaisseaux brûlés, ô pilotes ingrats,
De votre perte jamais rien ne me console
Hormis de vous noyer dans la première fiole,
Espérant retrouver aux flancs de mon flacon
La menteuse liqueur de vos serments sans fond.
Amour, peureux escroc que les pleurs effarouchent,
Que tes flèches brisées plus jamais ne le touchent.
Arrachez-lui le cœur s'il en reste un morceau,
Dieux qui faites de nous des lions ou des pourceaux,
Eternels poursuiveurs de projets chimériques
Livrés pour vous distraire au destin ironique.
Bois et ris, car bientôt tu lui seras pareil,
Dénudé et puant, couché sous le soleil.


(Il jette le squelette à THRASEA.)

THRASEA

Affranchi, crains pourtant de n'être jamais libre,
Prisonnier du plaisir, pantin en équilibre,
Attiré par l'abîme, attiré par le ciel,
Esclave du désir, esprit artificiel.
Conserve-lui surtout la faculté de rire,
O Mars, l'innocuité de son souriant délire;
Ne souffle pas l'esprit au dedans du tronc creux,
Ni le savoir amer, père du doute affreux.
Bois et réjouis-toi, bientôt, légère cendre,
Chez Pluton tu seras appelé à descendre.

(Il jette le squelette à DIOTUS.)

DIOTUS

Animaux égarés dans d'imposants salons,
Nous bouffissons orgueil parce que nous parlons.
Tranchons les cordes de nos voix, brisons nos lyres;
On trahit souvent moins sa pensée à écrire.
Quel monde reposant qu'un univers muet!
Vous m'avez à l'instant rabattu le caquet,
Ainsi, fier Apollon réprime sa faconde,
Soulage-nous du flux de sa verve féconde :
Bois et réjouis-toi, car bientôt, silencieux,
Le comédien en noir te fermera les yeux.

(Il jette le squelette à RUFUS.)

RUFUS

Bien que je n'aime pas la coutume égyptienne,
A vos exhortations, je vais joindre la mienne.
Homme de peu, on t'a rendu pareil à nous;
N'oublie jamais qu'un jour tu marchas à genoux.
Crache sur les tyrans et fais servir ta ruse
A de plus nobles buts que ceux dont tu t'amuses.
O Prométhée qui meurs chaque jour sous le bec,
Verse un peu de ton sang pour gonfler son cœur sec.
Bois et ris, car bientôt on portera en terre
Ce corps d'ombre qui t'a dérobé ta lumière.

(Il jette le squelette à ENCOLPE.)

ENCOLPE

Tu m'as donné la vie, ô maître, par deux fois;
Je n'ai rendu que peu d'estime et peu de foi.
Tu m'as ainsi choisi et si je suis coupable
C'est d'avoir obéi de façon admirable.
Me sachant trop aimé j'ai abusé de tout:
Chaque abus pardonné m'était un autre atout.
Tu as toujours rétribué mon insolence,
Tu as encouragé ma rieuse indolence.
J'ai force ma nature afin de t'obliger
Et je me suis chargé sans jamais transiger.
Mon fardeau, près du tien, m'a toujours paru mince,
Quand tu courbais le dos sous les hontes du prince
Et que tu te livrais, dégoûté, aux plaisirs,
Usé de veilles, sans jamais te ressaisir.
Si je pouvais te rendre enfin ce que tu donnes,
De son bât impérial j'affranchirai Pétrone,
Mais aucun dieu n'entend les hommes comme moi;
Pour quand nous serons morts, bois et réjouis-toi!


(Il lance le squelette à PETRONE qui s'est levé à l'entrée de SILIA.)


Scène IV : Les mêmes, SILIA

PETRONE

Silia je n'espérais pas, dans mon infortune,
Que Diane descendue de son rayon de lune
Honore mon repas de ses charmes puissants
Et coule sur mes plaies des regards apaisants.

SILIA

Ce n'est pas pour dîner que j'arrive de Rome,
Cravachant tout le jour de lourds chevaux de somme,
Maudissant la lenteur de leurs pas épuisés,
Les bourbiers de la route et les essieux brisés.

DIOTUS

Sans retard, mes amis payons-la de sa peine;
Un verre, Alscyte, afin qu'elle reprenne haleine.

SILIA

Je ne veux pas me joindre à votre libation,
Je n'aurai que colère et sourde imprécation.
Au moment où partait la garde descendante,
J'ai quitté le palais, travestie en servante.
Tigellin, hier au soir, a enfin obtenu
Ce décret que sa haine avait tant soutenu.
Un traître, je ne sais qui, mais de tes esclaves
A, contre toi, lancé des accusations graves.
On te reproche d'avoir connu Scevinus
Que Pison désigna pour frapper César; plus,
On t'accuse d'avoir, à Scevinus le traître,
Fourni jusqu'au poignard pour mieux frapper ton maître.

PETRONE

J'ai connu Scevinus, je ne m'en défends pas,
Je l'ai souvent convié; il vint à mes repas.
Nos goûts nous rapprochaient, mais cette tête folle
S'est laissé abuser par des espoirs frivoles.
Quant au couteau, chez moi, il en traînait partout
Et celui-là peut-être est le mien après tout!

THRASEA

Ce n'est pas vrai Gaius, tous savent bien à Rome
Que Flavius Scevinus était un méchant homme
Et qu'il est mort frappé de ce fameux poignard
Qu'il avait fait forger pour éventrer César.
Un serviteur zélé en retourna la lame
Contre le comploteur, et -morale du drame-,
César offrit au meurtrier, pour son forfait,
Les biens de l'assassin dont il l'avait défait.

SILIA

Je sais qu'on a payé celui qui te condamne
De deux mille deniers en or.

HERMEROS

La belle manne!
THRASEA

Scevinus était lâche, et sans regret aucun,
Il a laissé mourir le malheureux Lucain.

SILIA

On a trouvé aussi, pour mieux te compromettre
Chez Anneus Mela, une sinistre lettre
Qui te désigne au moins comme l'inspirateur
De Mela, de Lucain et des conspirateurs.

THRASEA

Je peux en témoigner, c'est une calomnie,

Car j'étais chez Mela, j'ai vu son agonie,
J'ai fouillé ses papiers pour chercher des fragments
De mémoires secrets, ou quelque testament,
Bien avant que César dépêche ses cohortes
Et n'ordonne aux soldats de fracasser sa porte.

SILIA

Il y avait son sceau au bas du document.

THRASEA

Lucain mort, quelqu'un s'en est servi indûment.
Contre Mela on a produit les mêmes preuves:
La cire des scellées était coulante et neuve.

SILIA

Néron, sur mon conseil, t'a d'abord défendu,
Mais Tigellin nous a tous les deux confondus,
Prétendant que j'allais révéler sur les places
Les secrets que César cache à la populace.
Il amenait pour emporter la décision
Quatre esclaves nubiens convaincus d'évasion:
Néron, bien trop pressé d'ordonner leur supplice,
A cédé au ministre en même temps qu'au vice:
Le décret est signé qui prévoit ton exil,
Sans doute un messager déjà l'emporte-t-il.

THRASEA

César, tu le sais bien, jamais ne se ravise.
Ta disgrâce signée, ta vie est compromise;
Bientôt un assassin suivra le messager.

ALSCYTE

Maître, il faut dans l'instant, vite, déménager...

HERMEROS

Ecoute-moi, Gaius, j'ai, tout près, un navire
Prêt à appareiller pour le lointain empire,
Rempli d'huile, de vin, fort bien aménagé
Pour la plaisance, mais vide de passagers.
Avant de voir pâlir les premières étoiles,
Nous nous mettrons sous la protection de ses voiles.

PETRONE

A ta délicatesse, ami, je rends honneur.
Tout cela n'est pour moi qu'un incident mineur.
Mais, en m'avertissant en cette heure suprême,
Vous encourez, Silia un châtiment extrême!
Hermeros, ton bateau lui sera un abri,
Tu l'emmèneras loin de Rome...

SILIA

A aucun prix
Je ne consentirai à m'enfuir si tu restes.

PETRONE

Le sort ne nous promet que surprises funestes!

SILIA

Je veux les partager comme des philtres forts.

PETRONE

L'avenir, contre nous, travaille avec effort.
Compagnons, nous voici au croisement des routes,
Au milieu de la nuit, dans l'ultime redoute:
Que servirait de fuir? Attaché à mes pas,
La haine de César exige mon trépas.
Il me retrouverait au profond de l'Afrique,
Dans l'île qu'il destine à ma honte publique;
Il a manqué de cœur et je veux devancer
L'ordre définitif qu'il craint de prononcer,
Car j'ai connu des joies à nulle autre secondes,
J'ai goûté aux plaisirs et aux peines du monde:
Et les ai trop souvent façonnés de mes mains;
Quel tourment inconnu peut m'apporter demain?
Je sais tous les parfums, les meilleurs et les pires,
Mes lèvres ont testé tous les vins de l'empire,
Mon coeur a épuisé l'éventail des passions,
Dicté la cruauté comme la compassion.
Je ne souhaite pas faire appel à la clémence,
Je ne dirai pas un seul mot pour ma défense.
Non, le temps, désormais, pour moi, est arrêté,
Dorénavant, je ne puis que me répéter.

SILIA

Avons-nous visité les provinces lointaines?
Gaius, t'es-tu baigné dans toutes les fontaines?

PETRONE

Au bout d'un long périple, à quoi bon retrouver
Nos douleurs que le temps se fait fort d'aggraver?
On s'emporte avec soi toujours dans ses bagages,
Ce qu'on croit enterré nous rattrape en voyage.
Tout n'est que vain effort dans nos agitations;
Nous mouvoir nous distrait de notre condition,
Un pauvre instant, au gré des contrées qui défilent:
Il n'est d'éternité qu'au cœur de l'immobile.
Comme le chat, je veux, au milieu du chemin,
Me coucher sur la pierre et ignorer demain.
Je me suis détaché des pauvres apparences,
J'ai descendu la vis sans fin des déchéances,
Défendu tour à tour des systèmes rivaux,
Il n'est plus que la mort où trouver du nouveau.
L'univers s'est inscrit dans les murs de ma chambre,
Son cours se reproduit de janvier à décembre.
O nuit, ventre serein des feux qui ne sont plus,
Ouvre-moi ton portail pour que j'échappe au flux;
Sur tes vaisseaux légers, emporte mes tempêtes,
Je veux rendre au néant cette âme qu'on me prête
Et me désenchaîner de la roue du destin.
Je vous ai réunis pour ce dernier festin,
Je voulais, jusqu'à l'aube, amis, que l'on m'escorte,
Puis, que vos mains, sur le vide, ferment la porte.
Je vous entendrai rire en franchissant le seuil;
Eloignez de vos fronts les masques froids du deuil,
Gardez pour les vivants les espoirs utopiques,
Ne m'affligez plus de propos philosophiques,
Donnez-moi des vers gais, car s'il me faut choisir,
Je veux trouver encore à mourir, du plaisir.

SILIA

Tigellin à son tour peut tomber en disgrâce,
César verra que nul ne peut prendre ta place.

PETRONE

Non, parmi les vivants, Néron est déjà mort;
Sans moi il sombrera sous le poids du remords.
Si sa conscience lui ménage quelque trêve,
La honte le poursuit dans son sommeil: il rêve.
La statue d'Octavie le tire par les pieds,
Des nuées de fourmis le mangent en entier,
Chaque nuit, il croit que, tout vivant, on l'embaume;
J'ouvre pour lui la voie vers de nouveaux royaumes.
Je dois enfin quitter ces mornes oripeaux;
Qui veut de mes poignets délier les liens de peau?
Hermeros? Thrasea? Encolpe? Non! Personne?
Le silence étonné répond seul à Pétrone.
Alscyte, apporte-moi ce couteau dont le fil
Tranchera d'un coup sec mon inutile exil.

SILIA

Non, Gaius!

PETRONE

O Silia, retenez fort vos larmes,
Car, malgré moi, votre souffrance me désarme;
Ne rendez pas cruel le repos qui m'est doux,
Détachez vos regards de moi: détournez-vous...
Je meurs en vous aimant...

(Il s'ouvre les veines.)

THRASEA

Et toi, Rufus contemple
Ce courage à périr qu'il te donne en exemple.


(Rideau.)
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MessageSujet: Re: Le Festin de Pétrone   Sam 16 Juil - 22:20

Acte IV


Scène Première
: PETRONE, THRASEA, RUFUS, SILIA,
HERMEROS, DIOTUS, ENCOLPE, ALSCYTE


PETRONE

Amis, par mon sérieux, j'ai bridé votre humour,
Diotus tu ne ris plus? Venez à mon secours
Par la frivolité de vos plaisanteries;
Afin que je m'en aille avec l'âme ravie.
Sentez-vous comme moi l'ivresse qui vous gagne
Et le sang chaud du vin que le rêve accompagne?

DIOTUS

Un pichet de plus peut dans mes veines couler
Avant que sous la table, ivre, j'aille rouler:
Ah, quand je suis bien saoul, ma verve se libère
Et je ne donnerai pas trois sous de ma mère.

PETRONE

Pour vous, esprits brillants, je décrète un concours;
Comme gage dernier, comme preuve d'amour,
Faites-moi, compagnons, une belle épitaphe.
Je veux que le passant sur mes cendres s'esclaffe.

RUFUS

Thrasea, je m'en vais.

THRASEA

Le vin n'est-il pas bon?


PETRONE

Ton estomac, Rufus, soudain fait-il des bonds?
Ou est-ce le spectacle cru qui te dégoûte
De ce lac que mon sang vient grossir goutte à goutte?


ENCOLPE

Si, par manque de cœur, tu crains de dénoter,
Le vomitorium est dans la pièce à côté.

DIOTUS

Il serait impoli de se lever de table
Quand notre hôte bientôt, n'en sera plus capable!


PETRONE

Ah, Diotus si fertile en vers à contretemps,
Ne m'as-tu pas trouvé quelque trait épatant,
Que je fasse graver une devise rare
Sur un joli tombeau, en marbre de Carrare?

DIOTUS

Je suis bon satirique et mauvais impromptu.

PETRONE

Force-toi pour l'ami!

DIOTUS

Voyons, qu'en penses-tu?
"J'ai dévoré, j'ai bu, je suis à jamais ivre,
Désormais nul ne peut plus me priver de vivre."

HERMEROS

Le vers est mal tourné dans son rythme.

DIOTUS

Vraiment?

THRASEA

Et je l'ai déjà lu sur un vieux monument.

PETRONE

Sur mes lèvres, Silia, faites naître un sourire.

SILIA

Si tu veux me forcer, Pétrone, à la satire,
Dans le Falerne aussi je noierai mon chagrin.
Allons, Muses, à moi! un bon mot dont le grain
Comme ceux du raisin, amère friandise,
Eclate sous la dent; voici donc ma devise:
''Là repose celui qui m'a appris l'amour,
J'ai depuis eu beaucoup d'élèves à mon tour."

PETRONE

Encolpe, note donc la piquante épigramme.

DIOTUS

Ce n'est jamais en vain qu'on se confie aux femmes.

HERMEROS

J'ai trouvé, quoique bref, un plus saignant pamphlet:
''Ci-git, plat maintenant, ce que l'orgueil enflait.''


Mais ce n'est pas pour toi qui ne fus jamais dupe
Des honneurs et des biens dont tous se préoccupent.

PETRONE

Encolpe, ton esprit me ferait-il défaut?

ENCOLPE

C'est qu'à bien composer j'ai pris le temps qu'il faut:
''Je ne crains plus la faim, ni l'impôt, ni la goutte,
Les rigueurs de la loi, ni les brigands des routes.''

HERMEROS

Joli.

SILIA

Mais pour un ladre ou bien un magistrat.

DIOTUS

Voyons si Thrasea maintenant te battra.

THRASEA

Je craindrais de blesser par des phrases frivoles
L'hôte qui n'eut pour nous que de douces paroles.

ENCOLPE

C'est l'instant, orateur, de montrer que l'on a
De brillants défenseurs jusqu'au sein du Sénat.

THRASEA

"J'étais pervers et fou car j'incarnais l'époque,
Je ne fus pas, je fus, ne suis plus et m'en moque."
Y a-t-il trop de sel dans ce mot malheureux
Ou bien conviendra-t-il à l'ami généreux?

PETRONE

Le sort en est jeté; la phrase me résume.
J'ai trouvé grâce à toi ma citation posthume.
Maintenant, mes amis, pour mieux vous délasser,
Dans le salon de bains, je vous prie de passer.
J'ai fait, comme il se doit, aussi chauffer l'étuve.

(Tous se lèvent sauf SILIA, THRASEA, RUFUS et ALSCYTE sortent.)



Scène II: PETRONE, SILIA, HERMEROS, DIOTUS, ENCOLPE


DIOTUS (ivre)

Ah quelle idée, Gaius, se mettre en une cuve Pleine d'eau!
Quand on a l'esprit fort embrouillé
Des vins les plus précieux, à quoi bon se mouiller?

PETRONE

Encolpe, donne-lui la clé de notre cave!

DIOTUS

Ah non, pas de faveur, il faut que je me lave,
Quoique l'eau ait des dents qui nous rongent le cœur
Et qu'on s'y liquéfie pareillement qu'en pleurs;
Je n'ai pu aujourd'hui aux bains publics me rendre.
Ce n'est pas ma coutume: aussi, il faut comprendre;
J'étais à un enterrement - fort beau d'ailleurs !-
Oh, pardon... L'ivresse trop vive... sa chaleur,
L'abus des épices fortes... puis trop de viandes,
Ma langue ne fait plus ce que l'esprit commande.

HERMEROS

Allons, viens te baigner!

PETRONE

Tu ne m'as pas blessé,
Je m'excuse, Diotus, de t'avoir fait passer
De l'enterrement au repas de funérailles.

HERMEROS

Fileras-tu, lourdaud, pesante outre à mangeaille!

(HERMEROS et ENCOLPE sortent, poussant DIOTUS. Silence.)

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MessageSujet: Re: Le Festin de Pétrone   Sam 16 Juil - 22:24

Scène III: SILIA, PETRONE


PETRONE

Silia, garderez-vous ce silence offensé?

SILIA

Avant que de mourir, Gaius, as-tu pensé
Au désert effroyable de ma solitude?

PETRONE

Vous vous consolerez. Vous prendrez l'habitude
De ne songer à moi qu'à travers la couleur
Douce du souvenir.

SILIA

Tu ris de ma douleur!

Piétine mon chagrin, je demeure soumise;
Délecte-toi d'un cœur que ton agonie brise,
Perce-le des poignards forgés par ton mépris.

PETRONE

Ne rendez point cruel, pour un cœur trop épris
L'instant qui, malgré nous, pour jamais nous sépare;
Je ne veux pas, Silia que la peine m'égare,
Je ne souhaitais pas vous revoir, ne pas faiblir,
Et c'est vous qui venez m'ordonner de mourir!

SILIA

Insulte mon amour, c'est en vain, je pardonne;
Croiras-tu que je puisse un jour haïr Pétrone?
Moi qui puis supporter ce silence oppressant
Alors que je le vois tout dégouttant de sang.

PETRONE

Nous nous sommes baignés dans le sang des victimes
En nous taisant.

SILIA

Nous n'avons point commis de crime.

PETRONE

Pour Octavie, nous n'avons pas assez parlé.

SILIA

Devions-nous à Poppée aussi nous immoler?
Que pouvions-nous, Gaius? César, dans sa démence
Nous aurait écrasés, de toute sa puissance.
Sur ton conseil, il consentit à éloigner
Octavie.

PETRONE

De ses pleurs, j'ai trop peu témoigné;
J'ai soufflé à Néron le prétexte imbécile
A sa répudiation, la prétendant stérile.

SILIA

Mais tu as refusée pour son assassinat
D'écrire le discours destiné au Sénat.
Tu as laissé Néron forger un artifice
Qui révélait combien il souhaitait son supplice:
Il donna pour raison du meurtre, sans façon,
Qu'Anicetus l'avait engrossée d'un garçon.
Elle fut pourtant seule accusée d'adultère.
Sans toi, César dota son assassin de terres
En Sardaigne et d'un fief pour son bannissement
Où il vit aujourd'hui loin des ressentiments.

PETRONE

Je ne peux oublier que Néron, insensible,
A son meurtre trouva un plaisir ostensible:
Dix fois le garde dut ressasser son récit
Et je l'entends encor nous le livrer ainsi:
''Deux soldats avec moi se sont rendus dans l'île,
Octavie était seule, elle lisait Virgile.
Lorsque nous lui avons lu sa condamnation,
Elle s'est défendue avec force et passion,
Pria qu'en souvenir de Claude, l'Empereur
Voulût en elle au moins reconnaître une sœur.
Nous n'avons pas faibli devant sa feinte peine:
D'un glaive, le premier lui a tranché les veines,
Mon second a lié ses membres convulsés,
Elle nous contemplait de ses yeux révulsés
Sans comprendre. Alors pour abréger ses souffrances
En un bain, nous l'avons jetée avec violence;
Moi, je lui répétais: ''dépêche-toi, César
A ses ordres ne veut point souffrir de retard."
Comme elle était bien lente à mourir, et peu prête,
J'ai ordonné qu'enfin on lui coupât la tête."

SILIA

''Porte-la à Poppée'' a répondu Néron,
''Dis-lui que c'est demain que nous nous marierons."

PETRONE

Et elle n'avait pas la moitié de mon âge.

SILIA

Allons, qu'espérais-tu d'un homme que sa rage
Porta à commenter les inégaux attraits
Du cadavre tout chaud de sa mère: un secret
Que les soldats présents n'ont confié qu'à leur tombe.

PETRONE

Pareils à moi, Silia qui lentement succombe
Au gel qui m'engourdit; fait-il vraiment si froid?
Non! Je lis dans vos yeux les signes de l'effroi.

SILIA

Un moment, oh, si peu!.. Pétrone, parle encore!

PETRONE

Jamais nous ne verrons de semblables aurores,
Ensemble, plus jamais, dans les jardins, de nuit,
Nos pas ne froisseront les feuillages sans bruit.
Ah, déchirez, Silia, un pan de votre robe
Et bandez mes poignets, que la mort se dérobe...

SILIA

Je ne peux pas, je ne veux pas te voir souffrir.

PETRONE

Dépêchez-vous, Silia, je vais bientôt mourir.
Montrez que vous avez une âme de romaine.
Avant que de mourir, souffrez que je promène
Une dernière fois dans les parfums du soir
Ma solitude, indifférente à tout espoir,
Auprès de votre deuil.

(E11e déchire sa robe et entreprend de lui lier les poignets.)

SILIA

Ah, Gaius, je défaille!

PETRONE

Serrez fort, et fixez vos yeux sur la muraille.

SILIA

Est-ce assez?

PETRONE

Oui, le droit a cessé de couler.

SILIA

Le tissu sur le gauche est-il bien enroulé?

PETRONE

Ah, je sens que mon cœur recommence de battre
Un peu plus fort, contre la mort, il veut combattre.
Mêlez encore au mien votre souffle, et le Dieu
Qui fuyait renaîtra de ce baiser d'adieu.
Songeant que cette nuit fermera nos paupières,
Pouvez-vous m'accorder votre indulgence entière?

SILIA

Quelle faute passée, Gaius, t'en priverait?

PETRONE

Ce forfait dont je garde un éternel regret,
Cet acte malheureux dont je me fais un crime,
C'est vous avoir livrée, innocente victime,
En louant haut et fort votre extrême beauté,
Tant, que Néron, jaloux, décida d'y goûter.
Le mari de Poppée avait agi de même;
César souhaita toujours partager ce que j'aime,
Et je vous ai vendue pour ne vous quitter point
Quand votre époux voulait vous emporter au loin.

SILIA

Grâce à toi, j'ai connu les puissants de la terre,
J'ai échappé, ravie, à ce destin austère
De vertueuse épouse, auprès d'un sénateur
Qui me voulait reclure et forclore le cœur.

PETRONE

Mais je vous ai livrée à la haine, à l'insulte.

SILIA

Ce n'est pas cher payer notre puissance occulte.
Dans l'ombre, toi et moi, nous avons gouverné
L'empire que César voulait abandonner,
Quand lassé de Poppée, au plaisir trop rétive,
Il retrouva en moi une oreille attentive.

PETRONE

Nous avons partagé de dangereux secrets.

SILIA

Oui, nous avons vécu! Illustres mais discrets,
Nous n’avons jamais pu que brûler en silence.

PETRONE

Notre bonheur parfait en fut la récompense.
N'est-ce pas la douleur de la séparation
Qui a tissé les liens de notre adoration?

SILIA

Gaius, est-il destin plus cruel que le nôtre?
Ni sans toi...

PETRONE

Ni sans vous...

SILIA

Jamais l'un avec l'autre,
D'un semblable chagrin, nous n'aurons pu bercer
Au su de tous, nos cœurs, des mêmes traits percés.
Comment souffrir, Seigneur, que cette nuit complice
Qui nous a rassemblés, jadis, nous désunisse,
Amputant par moitié un monde déchiré
D'où la vie peu à peu se voudra retirer?
C'est te perdre deux fois, c'est mourir à moi-même
Que survivre un seul jour en pleurant ce que j'aime.

PETRONE

C'est entrer de plain-pied dedans l'éternité
De savoir que Silia ne m'aura point quitté
Que je ne lui serai plus jamais infidèle,
Qu'elle vivra pour moi, car je vivais en elle.

SILIA

Dans une heure d'ici, quoi! A jamais perdu!

PETRONE

Silia, sur notre amour, le temps est suspendu.
L'instant qui vous arrache à votre dépendance,
Non, ce n'est pas la mort, mais la vie qui commence.
Nous avons jusqu'ici languissamment rêvé.

SILIA

Et l'instant du réveil est trop vite arrivé.

PETRONE

Pourrai-je à votre bras appuyer ma faiblesse,
Mesurer à vos pas l'excès de mon ivresse?
Je voudrais remonter une dernière fois
Les allées du jardin qui mènent vers le bois.

SILIA

Mon bras te soutiendra jusqu'à la mort, Pétrone.

PETRONE

Et par delà?

SILIA

Sortons.

(Ils sortent.)

PETRONE, s’éloignant

Il fait froid.

SILIA

Je frissonne.



Scène IV: HERMEROS, ENCOLPE

ENCOLPE

Ne t'ai-je pas remis la somme par moitié?

HERMEROS

La précaution m'instruit quant à ton amitié.

ENCOLPE

C'est la bonne façon de traiter les affaires,
César agit ainsi.

HERMEROS

Tu n'as pas à t'en faire,
Le bateau restera à cent coudées du port
Et ne partira pas sans Encolpe à son bord.

ENCOLPE

Ne t'ai-je pas remis le prix de deux passages?

HERMEROS

Deux par moitié, voilà qui fait un bon voyage.
Il ne te suivra pas, c'est autant de gagné.


ENCOLPE

Ce n'est pas pour Gaius que j'ai tant épargné.
Mourir, toujours pour lui, fut une idée tentante:
A point nommé, l'occasion comble son attente.
Ce ne sont pas mes pleurs qui l'en détourneront.
Il n'est d'ailleurs plus temps d'en causer: pour Néron,
Pour les dieux ou pour nous, la chose est consommée
Et la vie qu'il flambait est presque consumée.

HERMEROS

A qui destines-tu le deuxième billet?

ENCOLPE

A quelqu'un de mes gens.

HERMEROS

Tout à l'heure il pillait
Le coffre de son maître, et il joue la pucelle!
Ta liberté t'a donc porté à la cervelle?

ENCOLPE

Tu es trop indiscret. Mon or n'est-il pas bon?
J'achète ton silence à ce prix.

HERMEROS

Oh, pardon!
Mais le coup doit cacher une ruse pendable.

ENCOLPE

Des leçons de morale au sortir de la table?
Si je t'ai demandé de rester silencieux
Ce n'est pas pour masquer quelque tour facétieux,
Ce n'est que par délicatesse envers Pétrone;
Je ne veux pas qu'il pense que je l'abandonne.

HERMEROS

Y aurait-il encor trois sous à soutirer?

ENCOLPE

Tu es sans cœur, marchand.

HERMEROS

On me l'a déchiré.

ENCOLPE

Pourquoi me jettes-tu ces regards lamentables?
Si tu espères que je me sente coupable,
Tu te berces de songes creux.

HERMEROS

Rien de cela,
Je voulais simplement...

ENCOLPE

On vient. Restons-en là.



Scène V: HERMERO, ENCOLPE, THRASEA,
DIOTUS, ALSCYTE

ALSCYTE

Rufus s'est endormi malgré nos apostrophes.

DIOTUS

Je l'avais dit, c'est bien fragile, un philosophe,
Ça n'a pas d'estomac et fort peu de santé,
Ça parle à tous les vents sans avoir écouté...

HERMEROS

Bah! laissons-le rêver, ne troublons pas son somme.

DIOTUS

Raconte, Thrasea, à un proscrit de Rome
Si les bains que César y a fait édifier
Valent ceux dont Gaius vient de nous gratifier.

THRASEA

Comme toujours Néron a mis la démesure
Au service exclusif du vol, de la luxure,
Et je n'y vais jamais sans un bon serviteur
Qui garde vêtements et objets de valeur.
Deux bassins aussi grands que des lacs de montagne,
L'un chaud et l'autre froid, des masseurs, des compagnes
D'occasion pour qui veut: le rendez-vous parfait
Des gitons recherchant les vieillards contrefaits.

DIOTUS

Et la bibliothèque a-t-elle au moins des charmes,
O, timide censeur, que le plaisir alarme?
Trouve-t-on les poètes, les grands orateurs,
Les pièces de Térence et la fleur des conteurs?

THRASEA

Pas un ouvrage qui soit digne de mémoire,
Le temple du mensonge où l'on refait l'histoire;
Le peuple n'y lira qu'éloges de César,
C'est de l'art officiel le dispendieux bazar.
De maints passe-lacets surtout elle regorge;
Les jardins vers le soir sont de grands coupe-gorge:
Et Rome applaudissait à l'édification
De ce miroir tendu à son exécration.

DIOTUS

Si tu savais combien ce monde qui te choque
Me manque en mon exil. O plaisir équivoque
De se rouler, tremblant, dans la boue des bas-fonds,
Puis de sortir tout propre et lavé des affronts.

THRASEA

De propos déplacés fais donc l'économie,
Nous venons célébrer une cérémonie;
L'oublierais-tu?

DIOTUS

Mais non, j'obéis simplement
Aux recommandations qu'on fit expressément:
Point de graves propos, que poésie légère.

ENCOLPE

Le rire pour Diotus est forcément vulgaire.

DIOTUS

Pétrone ne voulait-il pas que nous riions?
Avant de nous quitter, soyons gais et brillons!


Scène VI: PETRONE, SILIA, THRASEA, HERMEROS
DIOTUS, ENCOLPE, ALSCYTE

PETRONE

Tout respire, tout vit; les fleurs telles des urnes
Libèrent leurs parfums. Seuls les oiseaux nocturnes
Répondent par leurs cris aux appels silencieux
De Vénus, de Saturne et des astres aux cieux.
Voici venu le temps que mes peines se fondent,
Dispersées en nuées dans l’ombre plus profonde.
Je vous vois étonnés de ma riante humeur;
De mon décès, on avait grossi la rumeur,
Ce n'est pas moi mais l'hémorragie qui est morte.
Je veux encor manger avant que l'on m'emporte.
J'aimerais aussi faire une lettre à César.
Qui tiendra le stylet sans trembler?

DIOTUS

Au hasard,
Je crois que j'ai le moins à craindre sa colère;
Et la mort, après tout, est un mal nécessaire,
Dicte et je noterai; je t'écoute Gaius.

PETRONE

"O vénéré César, digne époux de Sporus"...

(rires)

DIOTUS

Je ne saisis pas tout le sel de cet en-tête.

HERMEROS

Quoi? tu n'as pas appris sa dernière conquête?


DIOTUS

Explique!

HERMEROS

Eh bien, Néron, tu le sais a pleuré
De tout son cœur le coup de pied trop assuré
Dont il frappa Poppée lorsqu'elle était enceinte.
Elle n'a point vécu en dépit de ses plaintes.
Or, César déversant à son enterrement
Des élégies, des pleurs et de jolis serments,
Remarque au premier rang celle qu'il croyait morte.
L'excès de son amour incontinent l'emporte;
Il ordonne à l'instant que paraisse en sa cour
La douce enfant qui doit consoler son amour.
Las, c'était un garçon!

DIOTUS

Ah, fort bien!

HERMEROS

Néron clame:
C'est un signe des Dieux: qu'on en fasse une femme!"
Sporus, sur son arrêt, se voit bientôt châtré,
Des voiles de l'hymen aussitôt accoutré;
Un pontife appelé en hâte les marie.

THRASEA

Oh, si son père avait eu semblable égérie!

HERMEROS

Où qu'il aille, Sporus, à César attaché
Le suit. On les a vus s'afficher au marché


Aux statues. Ils empruntent la même litière
Et le Sénat pour eux se répand en prières.

DIOTUS

Le fait n'est pas nouveaux je crois me souvenir
Qu'à un esclave un jour il prétendit s'unir.

PETRONE

Je peux en témoigner, ce n'est pas chose neuve...
Tigellin avait fait un banquet sur le fleuve...

SILIA

C'est là l'événement qui le mit en faveur,
Le faste déployé laissa Néron rêveur.

PETRONE

Il y avait deux nuits que nous étions à table
Quand on fit à César un cadeau remarquable,
Un certain Pythagore...

HERMEROS

Un mathématicien?

SILIA

Il n'était même pas médiocre musicien,
Mais il portait si beau que César jugea sage
De se le réserver pour un meilleur usage.


PETRONE

Plus heureux que Sporus, Pythagore surtout,
Remplissait pour Néron le rôle de l'époux...

Mais cela ne fait pas avancer ma missive...
Ah, pour nous soutenir, un bon pâté de grives,
Alscyte, un fort fois gras préparé avec soin,
Et toi, Diotus, copie, sans comprendre au besoin.

(Rideau.)
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MessageSujet: Re: Le Festin de Pétrone   Sam 16 Juil - 22:29

ACTE V


Scène première
: PETRONE, SILIA, THRASEA, HERMEROS
DIOTUS, ENCOLPE, ALSCYTE

DIOTUS

Ah, Gaius, que voilà une admirable charge!
Néron, en la lisant n'en mènera pas large.
Tout cela est-il vrai? le festin monstrueux
D'organes arrachés aux mourants; c'est affreux!
L'as-tu vu de tes yeux?

PETRONE

Aujourd'hui ce qui compte
C'est moins le vrai, Diotus, que ce qu'on en raconte.
On l'accuse d'avoir livré force captifs
A un glouton forain qui les mangea tout vifs,
De nourrir le projet de lâcher dans la ville
Les fauves affamés sur la foule indocile.
Un autre dieu en lui se lève triomphant:
Saturne dévorant un à un ses enfants.
Dans ses appartements il dort en une cage;
Vêtu d'une dépouille de bête sauvage,
Il peut y assouvir son ultime passion,
Son penchant maladif pour la dévoration.
Ayant fait entraver des victimes les membres,
Il se donne les jeux du cirque dans sa chambre.
J'ai pitié de cet ogre qu'il est devenu,
Car sous la peau du lion l'Empereur va cul nu...
Ruiné, il a conçu cette idée magistrale:
Interdire le port de la pourpre impériale.
Il fournit aux marchands le produit en sous-main
Puis confisque les biens des revendeurs romains.
Pour s'offrir des soldats et de la valetaille
Il mettra l'Italie entière sur la paille,
Au cœur de la disette à laquelle il concourt
Il achète du sable à ses lutteurs de cour
Et, geignant sur le sort de l'artiste en ce monde,
S'étonne encor du bruit de la foule qui gronde.
Bientôt César réduit à vivre d'expédients
Dans Rome décimée errera en mendiant.

THRASEA

Le temps, de nos actions, fait des cendres éparses
Et nos crimes, demain, seront tournés en farce.
Chacun y cherchera sa propre vérité,
Construisant le roman qu'il aura mérité.

HERMEROS

Tant de facilité dans la veine comique,
Et ne pas nous laisser un récit satirique!

PETRONE

Je n'ai jamais écrit qu'avec beaucoup d'efforts;
J'ai corrigé les vers de Néron, j'ai eu tort,
Mais j'étais paresseux, indécis et volage,
Bien trop pour me contraindre à finir un ouvrage.
Je devine que dans quelques années d'ici
On posera mon nom sur un mauvais récit,
Comme on fait d'Apicius dont l'œuvre singulière
Est d'avoir inventé le foie gras sous Tibère:
Deux cents ans qu'il est mort; se passe-t-il un jour
Sans qu'on lui prête un plat ou un nouveau discours?
Eloge des gourmands, un livre de recettes…

DIOTUS

Même une pièce ou deux qu'il n'aura jamais faite.
Ah, que souhaiter de mieux qu'une gloire posthume
Sans s'être fatigué à jouer de la plume?

PETRONE

Nos destinées d'ailleurs ont quelques traits communs:
Lorsqu'il eut bien mangé, cet illustre romain
Vit qu'il ne lui restait que dix millions en poche;
Il en fit un dîner pour régaler ses proches
Et puis se suicida sitôt qu'il fut repu.
Je m'en vais l'imiter quand nous aurons tout bu...
Je ne veux pas laisser de volontés écrites:
Néron casserait sous un prétexte hypocrite
Tout testament en faveur d'un autre héritier;
De plus, j'exposerai le malheureux greffier
Qui oserait, malgré sa publique défense,
Rédiger l'acte sans faire un legs d'importance
A l'empereur; sans descendant, comme Méla,
Je souhaite m'épargner cette lâcheté-là.
Encolpe, il faut songer à nettoyer mon coffre;
Pour Alscyte et pour toi, serviteur zélé, j'offre
Un million de sesterces. C'est trop vous confier…
Ce Laërce dis-moi, que l'on a crucifié,
Avait-il des parents, des enfants, une femme

ENCOLPE

Une épouse et un fils.

PETRONE

Pour alléger leur drame,
J'affranchirai son fils, tu feras le papier,
Et d'un million aussi ils seront gratifiés.
Silia emportera deux fois la même somme.
(à SILIA) Taisez-vous, je le veux, les discussions m'assomment.
Débarrassez-vous-en, vous ferez le bonheur
De quelques malheureux qui loueront votre cœur.
Pour le peu de deniers demeurés sans usage
Que mes derniers amis présents se les partagent.

THRASEA

Je n'ai besoin de rien.

PETRONE

Alors, pour mon repos,
Tu verseras aux dieux ce misérable impôt.
A ton ami Rufus, je désire qu'on laisse
Tout l'argent nécessaire au voyage de Grèce
Afin qu'il aille aux sources chercher les leçons
Que Rome pervertie refuse à sa raison:
Puisse-t-il seulement en revenir plus sage,
Moins prompt à condamner, moins sensible à l'outrage.

THRASEA

Soit, je salue pour lui ta générosité.

ENCOLPE

L'or n'aura pas raison de sa morosité!

ALSCYTE

Maître, le jour, bientôt, se lèvera sur Cumes;
Les soldats qui viendront ont l'ordre, je présume,
D'égorger les témoins comme les accusés.

PETRONE

Tu as raison, Alscyte et je dois m'excuser
Auprès des invités d'interrompre la fête;
Encolpe finira cette lettre incomplète.
Je remercie Diotus d'avoir tant travaillé.

ENCOLPE

Rufus ronfle toujours, il faut le réveiller.
Viens Diotus, nous allons secouer la sagesse.

(ENCOLPE, ALSCYTE et DIOTUS sortent.)


Scène II: PETRONE, THRASEA, SILIA, HERMEROS

SILIA

Gaius...

PETRONE

Non, point d'adieu, Silia car le temps presse:
Hermeros, je remets son sort entre tes mains.

SILIA

Je veux regagner Rome et montrer aux romains
Comment César, le grand, fait œuvre de justice.

PETRONE

Il ne fait, dira-t-on, que juger ses complices;
Par vos pleurs, vous vous condamneriez sans recours:
N'offrez pas de raison de mourir à la cour.

SILIA

Je retourne au palais, l'occasion est trop belle!
Je veux voir ses pleurs quand il saura la nouvelle.

PETRONE

Loin de larmoyer sur mon décès provoqué,
Il sera fort fâché de ce repas manqué.
C'est bien là justement l'idée qui me console:
Tout festin de ma mort lui sera le symbole,
Et moi qui n'ai vécu que dans l'iniquité,
Je vais mourir dans un sursaut de vanité,
Pour plaisanter, jouant une sinistre blague.
Silia, veuillez passer à l'index cette bague
Couleur de sang versé et d'éternel serment;
Néron par son éclat paya mon dévouement.
Eloignez maintenant de moi votre tristesse.

SILIA

Gaius....

PETRONE

Non, point d'adieu, Silia car le temps presse.

(SILIA s'incline et sort.)


Scène III: PETRONE, HERMEROS, THRASEA

PETRONE

Hermeros, le bateau que tu as affrété
T'aura coûté bien cher pour peu te rapporter.

HERMEROS

J'en ai tiré pourtant le prix de deux passages:
Mille deniers.

PETRONE

Je sais… Va, et sois toujours sage.

HERMEROS

Tu n'as pas renversé sur la lampe le vin
Qui préserve du feu.


PETRONE

Pratique de devin!
Il n'est plus rien ici à protéger des flammes;
L'orient croit que le feu peut seul libérer l'âme,
Tout est bien... Pense à moi en sacrifiant aux dieux
Une coupe parfois.

HERMEROS

Au revoir.

PETRONE

Non, adieu.

(HERMEROS s'incline et sort.)


Scène IV: PETRONE, THRASEA, RUFUS, ALSCYTE

(ALSCYTE entre, soutenant RUFUS)

RUFUS

Quoi, la fête est déjà finie?

THRASEA

Mets-le en selle,
Alscyte, et s'il avait l'ivresse trop rebelle,
Attache-le à son cheval.

RUFUS

Je vais fort bien!

PETRONE

Nous te croyons, adieu!

RUFUS

Reçois aussi le mien.

(RUFUS et ALSCYTE sortent.)

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MessageSujet: Re: Le Festin de Pétrone   Sam 16 Juil - 22:34

Scène V: PETRONE, THRASEA


PETRONE

Thrasea, partageons ensemble un dernier verre.

THRASEA

Après manger, le vin n'a que saveur amère.

PETRONE

Ami, ne te crois pas contraint de me mentir:
Ni peine, ni regret, ni joie, ni repentir!
Préservons-nous des sentiments; ils affaiblissent.
Nous avons partagé un repas, deux services,
Nous nous sommes distraits de nos conversations,
Pour l'avenir, nous avons fait des libations.
L'invité maintenant va repasser la porte,
C'est si banal, pourquoi s'affecter de la sorte?
Il a fallu dix ans pour resserrer nos liens:
Dans peu de temps nous aurons un autre entretien...
Je ne veux surtout pas qu'on me chante de thrènes,
Car, de nous deux, c'est toi qui descends dans l'arène.
Alors, lèveras-tu ta coupe à ma santé?

THRASEA

Si tu le veux, Gaius, j'en serais enchanté.

PETRONE

Prends garde, Thrasea, tu vas bientôt me suivre...
Je bois à Jupiter, à celui qui délivre.

THRASEA

Je bois à Jupiter qui console de tout,
Qui pleure avec nos pleurs, ami, je bois surtout
Au dieu cruel qui nous offrit la douleur d'être,
La maladie d'aimer et l'orgueil de paraître.

PETRONE

Approche-toi de moi, Petus, viens délacer
Les liens qu'à mes poignets Sllia avait placés.

(THRASEA délie les poignets de PETRONE.)

Et maintenant va-t-en, les Dieux veuillent permettre
Que tu te portes bien, comme on dit dans les lettres.

(THRASEA sort.)

Scène VI: PETRONE, ENCOLPE puis ALSCYTE

PETRONE

Encolpe, viens m'aider à mettre un point final
A l'épître adressée à mon maître impérial.

ENCOLPE

Pourrais-tu ajouter, par ta sollicitude
A mon compte, un nouveau motif de gratitude?

PETRONE

Que veux-tu?

ENCOLPE

Je souhaitais de ton autorité
Obtenir un présent que j'ai peu mérité.

PETRONE

Quel est-il ce cadeau qui fait que tu hésites.

ENCOLPE

Je voudrais, comme esclave, emporter mon Alscyte.

PETRONE

Je comptais lui offrir aussi la liberté.

ENCOLPE

Libre de mouvements, il m'aura tôt quitté.

PETRONE

Eh bien soit, après tout, Encolpe, je n'ai cure
De votre sort futur, ni de vos aventures.
Ecris l'ordre pour moi, apposes-y mon sceau,
Puis partez tous les deux par le premier vaisseau.

(ALSCYTE entre.)

ALSCYTE

Maître, nous sommes seuls puisqu'à l'instant l'escorte
De Petus Thrasea vient de franchir la porte.


PETRONE

Alscyte écoute-moi, il n'est pas temps encor
Que nous te laissions seul décider de ton sort:
Encolpe est ton patron, la chose est décidée.

ALSCYTE

Je remercie Gaius d'en avoir eu l'idée.

PETRONE

Lorsque vous partirez pour un plus sûr abri,
Emportez avec vous ces précieux manuscrits:
Les lettres de Lucain, ainsi que les mémoires
Qu'Agrippine écrivit pour servir à l'histoire.
Puis, quand je serai mort, vous prendrez un flambeau;
Je ne veux pas pourrir dans un puant tombeau.
Partout vous répandrez de l'huile sur la pierre:
Ce domaine sera mon urne funéraire.
Dès que dans le trépas vous me verrez couché,
Allumez près de moi les flammes du bûcher.
Avez-vous bien compris? Va préparer, Alscyte
Les papiers qu'il faut emporter dans votre fuite.

(ALSCYTE sort.)

Scène VII: PETRONE, ENCOLPE

PETRONE

Prends le stylet comme je te l'ai demandé,
Je ne peux maintenant que peu te retarder: (I1 dicte.)
''César, j'ai voulu m'adresser à ta conscience;
Sans doute, je n'aurai trouvé que le silence:
Qui parlera pour toi lorsque j'aurai cessé?
Quel autre t'absoudra de tes méfaits passés?
Tout jeune, tu aimais le contact de la foule,
La nuit, tu te mêlais à eux sous la cagoule,
Tu hantais les tavernes et les lupanars.
Ils aimaient leur chanteur: tu étais leur César.
Ils vantaient tes exploits si tu devais te battre,
T'applaudissaient quand tu montais sur le théâtre.
Dans Rome tu as fait place nette un matin.
A ton palais ne suffit plus le Palatin.
La pieuvre sur ses flancs étend ses tentacules
Et chaque jour la ville un peu plus loin recule,
Si bien que le passant dans la nuit vient graver
Sur tes murs neufs ces mots par la garde enlevés:
"Citoyens, émigrez pour Véiès, puisque Rome
Aujourd'hui n'est plus que la maison d'un seul homme''.
Au milieu des viviers, des lacs et des grands bois
Nul écho ne répond à tes cerfs aux abois;
Pareil à la statue inerte sous la treille,
César, en son palais, seul, abandonné, veille,
N'osant plus s'assoupir de peur de s'écrouler
Sous le poids des forfaits qu'il a accumulés.
Souviens-toi de Sénèque et de sa face blême:
Sa voix te persécute, hurlant: ''Rentre en toi-même'',
''Fuis la meute enragée des hommes rassemblés";
Terrorisé, tu finis par lui ressembler.
Souviens-toi qu'Agrippine, au soldat qui l'immole,
Rétorquait en mourant cette unique parole:
''Ah ce coup, je le sais, ne vient pas de Néron.''
Son pardon sonne-t-il comme un ultime affront?
Souviens-toi de Flavus, le serviteur fidèle
Qui rejoignit Pison: sa voix te souffle-t-elle
Comme autrefois, comme il crevait dans tes prisons:
''Je te hais, depuis que, cocher et histrion
Tu as frappé ta mère et égorgé ta femme'';
L'incendiaire, Lucius, me parait moins infâme.
Souviens-toi d'Octavie et de Britannicus,
D'Ostorius, d'Anicius et d'Aulus Plautius,
De Rufrius Crispin, de Pauline et Poppée,
Tous acteurs malgré eux de ta sombre épopée.
Leurs fantômes parfois viennent-ils t'arrêter
Sous les arcs ébauchés du palais déserté?
Souviens-toi de Lucain qui paya de sa vie
Le prix qu'il t'arracha pour une poésie.
Sa voix sous la torture crie les mêmes vers
Qu'au pied de son tombeau tu citas de travers,
Evoquant ce soldat qu'un ultime trait blesse,
Et qui, agonisant, sourit de sa jeunesse?
Tous ceux-là sont couchés, ignorant les tourments,
Ils t'appellent en vain dans leur égarement:
C'est leur sang répandu en supplices ignobles
Qui nourrit les raisins de tes meilleurs vignobles.
Et souviens-toi de moi, César, qui, par amour,
T'épargne jusqu'au soin de limiter mes jours.''
Voilà, mets le cachet au bas de cette lettre
Et puis brise mon sceau... Avant de disparaître
Viens m'embrasser. Comment? Tu trembles?

ENCOLPE

C'est normal !

PETRONE

Je ne te savais pas aussi sentimental.
Allez, va-t-en joyeux, car je veux, solitaire
Comme au premier matin, me fondre à la poussière.

(ENCOLPE sort.)

Scène VIII: PETRONE seul

PETRONE

Ah, je vais te quitter, lamentable prison,
Palais des faux semblants où jouait ma raison,
Miroir changeant de mes désirs, aube insincère,
Qui noie déjà la nuit dans tes feux délétères.

(Il meurt.)



Scène IX: PETRONE mort, ENCOLPE, puis Un QUESTEUR

(ENCOLPE place le corps dans une pose de repos.)

ENCOLPE

Maladroit que tu es, Encolpe, en te pressant
Malheureux, tu as trempé les doigts dans son sang...

(Entre un QUESTEUR.)

Le QUESTEUR

Est-ce bien la villa où vit Gaius Pétrone?

ENCOLPE

Que veux-tu?

Le QUESTEUR

Je dois lui délivrer en personne
Les ordres de César.

ENCOLPE

Tu le vois, il est mort
A l'instant où tu entrais.

Le QUESTEUR

Ah, ça! c'est trop fort!
On me fait voyager de nuit, et ventre à terre,
On me dit d'être là, matin, à la première
Heure; mon cheval sous moi claque comme un chien,
Je suis blanc de poussière, et tout cela pour rien!

ENCOLPE

Si tu as faim sers-toi dans les plats froids qui traînent.

Le QUESTEUR

Non mais j'ai soif.

ENCOLPE

De vin? Prends-en une outre pleine...

Le QUESTEUR

Dis-moi puis-je trouver à Cumes quelque part
Un dénommé Encolpe?

ENCOLPE

Aurais-tu par hasard
Pour deuxième mission d'apporter les espèces?

Le QUESTEUR

Tu es bien renseigné!

ENCOLPE

C'est moi.

Le QUESTEUR

En belles pièces,
Le solde de ce qu'on t'avait déjà remis,
Cinq cents deniers en or.

ENCOLPE

Mais, c'est du vol! Commis,
Tu as plongé la main, je crois dans mon salaire;
A deux mille deniers nous avions fait affaire:
On m'en doit la moitié.

Le QUESTEUR

Soit, eh bien, nous verrons
Si tu auras le front de te plaindre à Néron.
Je pouvais aussi bien garder toute la somme
Et annoncer ta mort à mon retour à Rome.
Sois content que je t’aie laissé si belle part.
Tiens! Attrape, avec les compliments de César!

(Il vide son verre et sort.)


Scène X: PETRONE mort, ENCOLPE, ALSCYTE

ENCOLPE

Alscyte, il faut partir, allons, qu'on se dépêche!

ALSCYTE

Il est?..

ENCOLPE

Oui, à l'instant.

ALSCYTE

J'en ai la gorge sèche!
Comment peux-tu garder ce calme souverain?

ENCOLPE

Allons, petit garçon, clos les yeux, tends les mains,
Oublie la nuit passée et goûte ma surprise:

N'est-ce pas là la bourse que j'avais promise?

ALSCYTE

Ah ça! tu es sorcier!.. Mais... libre, disais-tu?
Quand Pétrone a parlé, Encolpe, tu t'es tu;
Tu es maître de toi, et je suis ton esclave.

ENCOLPE

Tu peux tout espérer si tu me sers en brave,
Pétrone a voulu me laisser la décision.

ALSCYTE

Ce n'était pas un mauvais maître...

ENCOLPE

De l'action!
Hâtons-nous, le bateau n'attendra pas des heures.
As-tu répandu l'huile autour de la demeure?

ALSCYTE

C'est fait.

ENCOLPE

Mais qu'est-ce là, que tu veux emporter?

ALSCYTE

Les papiers que nous devions du feu écarter.

ENCOLPE

Laisse brûler, il est tant d'œuvres à écrire...
D'ailleurs ce repas me suggère une satire...
Mais ce fatras compromettant et poussiéreux
Ne contient que mots creux et mémoires sérieux.
Ne nous en chargeons pas, fût-ce pour un empire,
Car nous ne sommes là, Alscyte, que pour rire.

(Rideau.)






NOTE :

A la fin de la même année, Petus Thrasea fut mis en accusation par Néron et se suicida. Sur cette scène s'achève le texte incomplet des Annales de Tacite.
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